publication cercle Emile Coue
7. Essayez l’ignorance
Le cours d’histoire de rhétorique aborde l’étude critique du fascisme. Pour faire comprendre le succès surprenant mais temporaire du fascisme en Italie, il faut bien montrer l’état de l’Italie après la guerre de 14 -18 ainsi que les quelques résultats spectaculaires du régime de Mussolini, comme l’amélioration incontestable du fonctionnement des chemins de fer et l’accroissement de la scolarisation, par exemple. Voilà sans doute les grandes lignes du début du cours que le père Sonveaux professeur de rhétorique exposait à
ses rhétoriciens au mois de mai 1990. Vint alors la première vague de grèves qui brisa net l’élan du professeur et laissa en pointillé la fin tragique de cette histoire. Notre éminent professeur n’aurait même pas eu le temps ou l'occasion de mentionner l’intervention du pape Pie XI condamnant explicitement – Ad Majorem Dei Gloriam – ce régime d’extrême-droite.
Apprenant, sans doute par son rhétoricien de fils, cet hiatus, le directeur entra dans une grande colère, en tout cas devant moi. Je l’entends encore parler de scandale : comment peut-on laisser croire à nos futures élites que le fascisme est un régime acceptable? Mais c’est une honte, une infamie...
Je ne sais si la colère du directeur dépassa les limites du couloir de son bureau, j’ignore donc s’il y eut disputatio entre ces deux éminents personnages de notre vénérable institution. J’aurais donné gros pour assister à l’explication, si tant est qu’elle ait jamais eu lieu.
Au-delà de l’éventuelle polémique, je trouve que c’est un cas d’école – l’expression est bien choisie. Partant du constat affligeant relaté ci-dessus, qui doit être considéré comme responsable? Le professeur, qui aurait dû trouver le moyen, malgré la grève, de terminer ce chapitre important, partant du principe que l’histoire ne peut jamais se terminer au milieu d’un gué? Le directeur, qui attestera par son seing au bas des diplômes de nos rhétoriciens que lesdits impétrants ont bien réussi les épreuves portant sur l’entièreté du programme? Ou les responsables (?) syndicaux déclencheurs de cette grève tout en connaissant pertinemment le risque de dégâts collatéraux irrémédiables?
Après avoir pris connaissance de cette situation aberrante, le directeur, sinon le paternel, a sans doute réagi concrètement, ou me trompé-je? Si oui, par quel moyen? Un examen complémentaire sur la fin de la matière (« à voir par vous-mêmes »)? Un exposé sur les horreurs du fascisme, juste avant la proclamation des résultats ? Un toutes-boîtes rappelant au bon peuple et à ses enfants qui l’ignoreraient le vrai visage du Duce autoproclamé? Ou – je n’ose l’imaginer – a-t-il suggéré que les rhétos concernés commettent un faux attestant au journal de classe que la fin de la matière a bien été vue?
Oui, vous avez raison, je fabule, je m’exalte. Mais voyez-vous ainsi à quel point sont coupables ceux qui risquent d’ébranler les bases de l’édifice que nous construisons heure après heure? Je vois encore, 50 ans plus tard, ce slogan de l’enseignement communal verviétois montrant une pyramide égyptienne (celle de Khéops sans doute) avec ces trois seuls mots : « Une bonne base! » Tant qu’on est dans les slogans, j’ai spécialement apprécié celui-ci, que des enseignants de l’époque distillaient dans les manifestations: « Essayez l’ignorance! »
8. Jacques Buyle est irremplaçable
Fin 1989, nous sommes gratifiés de deux nouveaux scolastiques. Le premier, le père Arnould van der Straeten, n’est manifestement pas fait pour l’enseignement. C’est un timide qui ressemble à un égaré dans une cour de récréation. On le verra d’ailleurs assez peu au Centre Scolaire. Il va plutôt s’occuper de l’église du Sacré-Cœur. Pour nous, c’est un travailleur de l’ombre.
Le second est très différent. Le père Jos Mestdagh va donner des cours de religion et de langues, et s’investir dans l’animation pastorale. Il paraît tout à la fois expansif et mystérieux. Il montre d’emblée des signes indubitables d’originalité – et c’est peu dire. Se faisant appeler Jos par tous ceux qu’il rencontre, il va « courtiser » les élèves, tous les élèves, en utilisant des moyens (honnêtes) qui lui sont propres. Au cours de religion, il décortiquera la vie et les œuvres de la déjà sulfureuse Madonna. Vous voyez d’ici la surprise des élèves, et celle de leurs parents. Je présume que ce n’était qu’un point de départ, une accroche!
Durant les récréations, on le voit chercher frénétiquement les élèves ou professeurs dont c’est justement le jour anniversaire: comme le Secondaire totalise environ 900 personnes, cette activité lui prend une grosse partie de son temps. Parti depuis plusieurs mois au collège du Sacré-Cœur de Charleroi, il n’en continuera pas moins, via le téléphone, à saluer le passage à l’unité supérieure de ses élèves et collègues de Verviers. Une persévérance qui confirmera l’avis tranché de certains à son égard : c’est un doux dingue ! Pour son malheur, cette opinion à l’emporte-pièce se répandra, même à Charleroi: c’est dire !
Le 30 juin 91 met un point final à la carrière du père Buyle. Amené à le remplacer comme titulaire de 4e, je lui demande humblement conseil. Il ne m’en a donné qu’un: fais comme moi, me dit-il, tu donnes un petit cadeau à chaque élève le jour de son anniversaire – ce serait donc lui qui aurait inspiré Jos? – et tu verras que tu ne le regretteras pas le jour du tien! J’avoue avoir suivi son conseil durant quelques mois, mais je crois bien que mes 48 ans sont passés inaperçus. Par contre, je n’ai jamais trouvé utile de disposer les élèves comme il en avait l’habitude: par ordre alphabétique; ça lui permettait de mémoriser plus facilement leurs patronymes. Dans le fond, quand je pense au temps qu’il me fallait en fin de carrière pour retenir leurs noms, j’aurais mieux fait d’appliquer la technique du brave Jacques. Je sais, je sais, comme disait Gabin dans la chanson.
Jacques (je ne l'ai jamais appelé par son prénom, maintenant je peux!) n'était pas un prometteur de beaux jours. Il a beaucoup fait pour l'accueil des étrangers en difficulté. Il est même devenu papa...adoptif. Oui, il a adopté un Tunisien, prénommé Mammouth, pour faciliter sa naturalisation (si je me souviens bien). Ce garçon, j'aurais dit qu'il avait une petite vingtaine d'années, a vécu tout un temps au Collège. Il devait étudier à l'Ecole textile. Notre Bijule ne pouvait pas faire plus pour l'intégration ce jeune homme.
Je n'imaginais pas à cette époque avoir besoin de l’expert
Buyle dans l’exercice de sa spécialité: ma fille épousant un Camerounais d’une religion différente de la nôtre, nous l’avons sollicité, lui le pape du dialogue interreligieux, pour organiser le mariage mixte. Ma seule crainte était qu’il oublie la date du jour J. Je me trompais largement, le révérend Buyle est présent en temps et heure, mais pas mon futur gendre! Comme tout bon Africain, il ignore le stress de la ponctualité occidentale. Venant de Bruxelles, il démarre à peu près à l’heure où la cérémonie devait commencer à Lambermont! Durant une bonne heure d’attente, le père Buyle, sans doute habitué par l’exercice de ses fonctions, loin de se démonter, fera calmement patienter les amis et connaissances, dont l’inspectrice de math, Maggy Schneider, et Hilda Vanderhoeven, une collègue de COJEREM, qui avaient fait plus de 100 km pour assister à la cérémonie. Heureusement pour Jacques Buyle, la chorale viendra le soulager en répétant encore et encore les chants prévus pour la célébration. Merci, Père. Je crois que l’ami Jacques (la photo date de ce jour mémorable de juillet 1994), qui présida remarquablement cette bénédiction nuptiale d’un genre particulier, a quand même oublié de signer le carnet de mariage...
A mon avis, la meilleure « prestation » publique de Jacques Buyle se passera lors de sa mise à la retraite. Nous, ses collègues, réunis au traditionnel souper de fin d’année, allons être subjugués par son art de l’improvisation. Répondant sur un ton faussement badin au discours conventionnel du directeur, il déclenche l’hilarité générale en contant de sa façon inimitable – la main soutenant la légèreté de son propos, les yeux mi-clos s’ouvrant subitement à l’instant de la chute inattendue de l’histoire – , des quiproquos d’autant plus désopilants qu’ils cadrent parfaitement avec ce savoureux personnage à la démarche sautillante.
Personne ne sera étonné de lire un peu plus tard dans notre Revue cet extrait de son interview :
– Quelle est votre principal défaut ?
– La distraction.
– Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ?
– Les fautes d’orthographe.
– Votre vertu préférée ?
– L’humour.
– Votre oiseau préféré ?
– Le troglodyte.
(Pour ceux qui, comme moi, l’ignoreraient, il s’agit d’un petit passereau à queue courte et relevée.)
Sacré Jacques, plus Bijule que jamais!
9. Deux frères et un guide
Les vacances terminées, nous découvrons un duo de jésuites étonnant : les frères Klein. Michel d’abord. C’est un intellectuel passionné par la recherche tous azimuts, de la physique à
la métaphysique. Il donne des cours de religion et de physique au Collège puis, la même semaine, il se retrouve à Angleur pour y enseigner la philosophie à l’institut Gramme. Le week-end, il prend une respiration salutaire chez les scouts, dont il anime l’aumônerie. C’est aussi un Européen convaincu, résolument antimilitariste. D’après lui, le don qui lui manque le plus est celui de la musique: nul n’est parfait ! Quand je le rencontre près de la photocopieuse, je le trouve toujours souriant mais un peu timide, ou plutôt, à bien y réfléchir, préoccupé. Pas étonnant. Les scouts le voient différemment, qui lui donnent Buse comme totem: « son regard vous transperce et scrute toutes vos richesses, vos possibilités ignorées, qu’elle va immanquablement faire fructifier ». Michel quittera déjà le Collège en 1992 pour entamer son ministère à Paris. Malheureusement pour la Compagnie, il l’abandonnera quelque temps plus tard.
Son frère Vincent est un tout autre homme: remuant professeur de langues, il
s’implique à fond dans l’animation pastorale et dans le parascolaire. C’est un fonceur qui ne craint pas de trébucher. Il sera vite adopté par les adolescents, qui apprécient particulièrement sa franchise et son enthousiasme. Il épatera tout particulièrement les garçons de la mémorable 4E (1993-93), des Gégory Cormann, Jean-Michel Hercot (+), Jean-Michaël Gauthy et autres Michaël Köttgen, auxquels il enseignera même les techniques du bridge. Ces élèves vont devenir des fanatiques de ce jeu de cartes, y consacrant même l’essentiel de leurs récréations !
On ne parlera plus du père Klein, mais du father : pas mal pour un prof d’anglais; personnellement, j’aurais préféré little brother – mais de quoi je me mêle!
Le voyage qu’il organisera pour les élèves en Eire restera assurément un grand moment de leur adolescence. Surtout qu’ils auront comme guide-nature mon collègue et ami Gérard
Lemin (à gauche), professeur de géographie surnommé au Cercle Emile Coué le Baron de La Travertout : la témérité qu’il manifeste lorsque son sens de l’orientation lui fait défaut – ce qui est régulier chez ce guide très peu professionnel – est connue maintenant de plusieurs générations d’élèves, et de ses collègues. Que ce soit au pays du trèfle à trois feuilles, dans les montagnes du Val d’Aoste, dans les monts arides siciliens ou encore dans nos vertes campagnes, le guide Gérard décide toujours d’un tout-droit, ou d’un à-travers-tout, qui ne se révèle jamais être une économie de temps. Si je me permets de chambrer ainsi mon ami Gérard, c’est que je connais son sens de l’humour. Et je reconnais volontiers que c’est un professeur plein de ressources et de grande culture, justement apprécié par la majorité de ses élèves. Je sais de quoi je parle, je le pratique depuis longtemps. Nous avons par exemple écrit en commun une série de 5 articles pour la SFX revue intitulée « Le Tiers - Monde, sans préjugés ». Comme je le pressentais au début de l’entreprise, j’en ai appris énormément au contact de ce vrai scientifique.
Je lis ailleurs, sous la plume du père Vincent – chroniqueur fidèle –, que Joseph Fléron (psychologue, professeur de religion et de sciences sociales) a quitté le Collège pour une place dans le privé. Quatre remplaçants, dit-il, ont été nécessaires pour combler le vide: Régine Larose, Daniel Sonveaux, Jos Mestdagh et Michel Gaspard. Comprenons-nous bien, son horaire a été réparti sur quatre têtes: ce Joseph, certes très actif dans l’animation pastorale et dans l’équipe d’Amnesty du Collège, avait une carrure de ticket de tram, comme on disait à Verviers du temps où j’utilisais ce moyen de transport. En parlant, comme le fit jadis Théo Lefèvre, des poitrines étroites des anciens combattants – au grand dam des associations patriotiques –, je me demande si ce n’est pas à cette époque que Jean-Pierre Kis fut transféré, à son corps défendant, de la rue des Alliés à la rue de Rome. Je suis persuadé qu’il fait moins tache ici que là-bas. En tout cas, on en a profité. On en reparlera.