publication cercle Emile Coue


Le Rénové amène une série de bouleversements dans les grilles-horaires des élèves. C’était au départ un chambardement complet. Mais quand on l’adopte en 1980, il est déjà raboté de tous les côtés. Il n’est plus rénové que sur le papier. N’empêche qu’il a laissé des traces profondes, sans doute indélébiles comme l’affaiblissement du latin, qui passe de 9h/semaine pour ceux qui l’avaient choisi en 1re à une activité de 3h/semaine pour tous. La part de la religion est ramenée définitivement à 2h. En ce qui concerne les maths, le choix entre 6h ou 4h se fera en 3e plutôt qu’en 2e. On perd un an. Au niveau de la 5e, on donne en théorie le choix entre 5 possibilités allant de 2h à 9h/semaine. Au Collège, on a le choix entre 3h et 5h, très rarement 7h, on n’a pas suffisamment d’élèves pour offrir autant de possibilités différentes. Et ce n’est d’ailleurs pas vraiment souhaitable, les conséquences négatives (éparpillement des élèves, fin de l’homogénéité des classes, perte de spécificité de l’école) sont plus nombreuses que les avantages.
2. C’était trop simple
En 1993, l’Enseignement libre, trouvant sans doute que cette situation était trop simple (!), introduit une nouvelle aberration: une activité complémentaire à 2h au degré moyen. En clair, tous les élèves de 3e et de 4e ont un seul et même cours à 4h – un tronc commun – et ceux qui veulent pousser les maths ont un cours supplémentaire – ne pouvant interférer avec l’autre! – de 2h. Que faire durant ces 2h/semaine? Des maths qui ne peuvent avantager ces élèves, des maths vides, inutiles, inconsistantes, du vent, quoi. Et pas question de buser les élèves dans une activité complémentaire, comme son nom l’indique. De la folie à l’état pur.
Tous les profs de maths concernés crient haro sur le baudet de la rue Guimard, le chanoine Beauduin (voir Souvenirs 50). Voilà bien un nivellement par le bas qui ne cache même plus son nom!
Au Collège, on recréera un cours d’arithmétique raisonnée, comme dans le temps. En espérant évidemment que les élèves en profitent au maximum, sinon à quoi bon?
3. Au tour du latin et du grec?
Cette situation ridicule ne peut s’éterniser. Trois ans plus tard – nous sommes donc en 1996 –, on tue définitivement la possibilité de pousser les maths avant la 5e. Donc le même cours pour tous de la 1re à la 4e. Les socialistes rayonnent! Nous y sommes, l’objectif du tronc commun est réalisé en maths, soit l’alignement sur les plus faibles pour que tout le monde «réussisse».
Reste maintenant à supprimer les cours élitistes de grec et de latin. Pour le grec, le cas est déjà réglé. Dans les rares écoles qui donnent encore cette possibilité, le cours est souvent réduit à la portion congrue, c’est devenu une activité complémentaire (un peu plus qu’une garderie, disons que c’est de l’occupationnel de luxe) à 2h/semaine. Le latin raboté résiste encore. Mais pour combien de temps?
En 1996, je suis assez pessimiste pour l’avenir de notre enseignement.
4. De l’orientation vécue
Evidemment, ces changements sont motivés autrement que supra. Officiellement, c’est pour améliorer l’orientation des apprenants. Le raisonnement de nos augures est simple: comme les jeunes choisiront leur orientation scolaire plus tard, ils le feront avec plus de maturité, donc le choix sera meilleur. Tu parles!
Se croyant plus mûrs, ils prennent moins conseil et se plantent au moins aussi souvent que dans l’ancien système, sinon plus. Prédire l’avenir scolaire d’un jeune n’est pas si simple. Jusqu’en 1993, c’est en fin de 2e que l’on choisit entre le cours fort de maths et l’autre (surtout ne pas parler de cours faible!). Dans le cas où les parents ne voient pas clair, ils consultent évidemment le prof qui vient d’avoir le rejeton durant un an. Voici comment je raisonne en l’occurrence. Le premier critère est évidemment le pourcentage des points obtenus aux examens et aux interrogations (en général hebdomadaires). Si les résultats ne sont pas probants, je fais appel à ma connaissance de l’élève, sa façon de travailler, de participer au cours et sa motivation. Je prends aussi en compte les résultats du 3e trimestre en géométrie, au moment où on commence les démonstrations.
Un beau jour du mois de juin 1983, je reçois les parents de Didier Heusse (photo
ci-contre), qui a 65% à l’examen du 3e trimestre de deuxième et seulement 55% en géométrie, avec des résultats très faibles pour les démonstrations. Il me paraît évident que ce garçon n’est pas prêt pour affronter le cours à 6h en 3e. Oui, mais il est vraiment très motivé, il veut devenir ingénieur. J’explique mon point de vue aux parents sans en faire un ukase. Quelle déception! La maman est littéralement catastrophée. Je m’aperçois que la décision est cruciale pour toute la famille. Je préconise une solution intermédiaire, une sorte d’orientation à l’essai, ce que permettent à cette époque les structures: le gamin entre en septembre en maths fortes et on se donne rendez-vous à la Toussaint, juste après les premiers examens de 3e. On y verra plus clair. Si ça ne va pas, il repasse sans douleur dans le cours moins poussé, comme ça se fait chaque année sans dégâts collatéraux. Ainsi fait, Didier prend vite confiance en ses moyens qui sont bien plus grands que je ne l’avais perçu (une pierre dans mon jardin). En fin de 3e maths fortes – je viens de le vérifier dans mon carnet de cotes –, il réussit l’examen avec 86% en étant 2e de la classe! Il est aujourd’hui ingénieur depuis de nombreuses années, et il se souvient toujours de cette péripétie, sans reproche aucun.
Deuxième situation, vécue lors de ma dernière année de prestations, en 2004-2005. Anne-Sophie vient d’une 4e que je n’avais pas et choisit le cours fort (6h). L’aberration du système, toujours pas changé à ce jour malgré les interventions répétées des praticiens – j’ai même insisté publiquement devant la ministre responsable, Marie Arena (à droite, pour une fois!), lorsqu’elle est venue en nos murs (voir Souvenirs 131)
–, cette aberration fait que le choix est définitif à partir de la date fatidique du 15 octobre de l’année en cours. Nous avons un gros mois pour voir clair, sinon c’est parti jusqu’en fin de Rhéto. J’ai chaque année entre 1 et 4 élèves qui quittent ce cours pour une forme light avant la mi-octobre. Plus qu’auparavant en fin de premier trimestre de 3e. C’est normal, car, durant 4 ans, les élèves n’ont jamais rencontré les exigences d’un cours de maths pour élèves motivés. Ils s’illusionnent en voyant leurs résultats. Et les profs possèdent peu de critères objectifs pour conseiller valablement. Inutile de dire qu’en 5e, aucun élève ne fait le chemin inverse pour augmenter la dose de maths, alors que ça se passait assez régulièrement en fin de 3e et même de 4e dans le système précédent.
Fort de l’information donnée par mon collègue de 4e sur Anne-Sophie, je fais taire les craintes suscitées par ses premières interros de 5e et je conseille, avant la date fatidique et après une entrevue avec le papa et aussi la jeune fille, de poursuivre en maths fortes. Mal m’en a pris. Elle termine l’année avec un examen de passage à la clé. Qu’elle réussit avec 70%. Bravo, mais il lui reste la Rhéto à tirer. Ce sera un calvaire. A Noël, nouvel échec. Je culpabilise: je n’aurais jamais dû la laisser en maths 6h en début de 5e. Je vais la suivre tout le second semestre, bien que je sois retraité. C’est pénible; elle ne montre pas beaucoup d’appétit. Elle s’en sort, tout juste, en fin d’année. Ouf! Mais quel chemin de croix! Le sien ne se terminera que début septembre, elle doit repasser un examen de sciences qu’elle réussit petitement.
Malgré toute mon expérience (38 ans de tranchées), je n’avais pas été capable de donner un pronostic fiable à cette jeune fille. Belle leçon de modestie.