publication cercle Emile Coue
Un collègue pas commode
A mon avis, l’ambiance générale du Collège a beaucoup gagné avec l’arrivée de mes jeunes collègues, en particulier dans le cycle inférieur, qui représente manifestement l’avenir de l’école. J’en reparlerai. Cependant, comme dans toute association, il est des personnes avec lesquelles les relations sont plus difficiles. Je veux parler ici du père Ernotte.
Roger (je ne l’ai jamais appelé ainsi) est un jésuite comme on aime les caricaturer. Intelligent, exigeant, diplomate par moments, accueillant en général, mais quelquefois suspicieux, avec les élèves en particulier. Et un tantinet hypocrite, diront certain(e)s collègues…Il sera durant de nombreuses années titulaire d’une 5e (élèves de 13-14 ans). Il suit ses élèves de très près, mais peut-être de trop près. Entendons-nous bien, je ne l’accuse pas du tout d’amitiés particulières (je n’ai jamais entendu aucun ragot de cette nature à son sujet), mais certains adolescents auront l’impression qu’il fouille leur conscience, et certains jeunes collègues le trouveront quelquefois trop mielleux, voire retors. De Donder, devenu titulaire de 4LG et recevant le premier jour des élèves du père Ernotte, leur aurait dit: "Vous êtes sortis du moule à gaufres!"
Quand Luc Peeters est venu me remplacer lors de mon service militaire, je lui ai dit (Luc me l'a souvent rappelé) une seule chose lors de notre première entrevue: "Méfie-toi d'Ernotte!". Il ajoutait en me rappelant cette anecdote:
" Tu avais bien raison!".
Je crois que c’est un homme qui a beaucoup souffert de son handicap physique: je ne l’ai jamais vu traverser la cour sans canne. Il pourra seulement se passer de sa troisième patte (comme il disait) après plusieurs opérations lourdes et bien longtemps après sa retraite: ce jour-là, je n’en croyais pas mes yeux!
C’était un torturé. Franchement, je crois que cet homme n’était pas fait pour l’enseignement, alors qu’il semblait très bien convenir aux personnes âgées ou aux handicapés. Ma mère le trouvait charmant quand il venait en paroisse à Ottomont remplacer le père Dedeur. Je ne comprends pas que la Compagnie ne s'en soit pas aperçue.
C'est le seul prof qui, parmi les Anciens revus à l'occasion, fait toujours l’unanimité contre lui.
L’éducation physique s'impose
Si le Collège est fier de son nouveau hall de sports, tout le monde n’est pas vraiment convaincu de son utilité; on parle d’effet de mode, voire de dépenses somptuaires... Certains pensent encore que la gymnastique – appellation habituelle – n’a pas vraiment sa place dans un cursus scolaire. L’ancien gymnase pourrait suffire. Si on se contente du minimum obligatoire, on donne simplement une heure/semaine de gymnastique en humanités et encore moins en primaires. Comme il n’y a, à cette époque, jamais plus de 13 classes d'humanités et autant en primaires et qu’on compte habituellement 32 périodes hebdomadaires, on peut voir venir! Je crois que le professeur d’éducation physique de l’époque devait se sentir un peu comme le douzième homme d’une équipe de football, une sorte de bouche-trous.
Mais les temps changent, le prof de gym, très persuasif, a déjà obtenu d'ajouter une heure de sport par semaine de la 4e à la Rhéto et une heure de natation en 6e. Du coup, le gymnase, déjà pas très grand (impossible d'imaginer deux classes travaillant simultanément), est à saturation en 1967-68, même si on n'accorde qu'une demi-heure hebdomadaire à chaque classe de primaire. Jacques Florence [décédé en janvier 2008] – qui deviendra professeur (photo ci-contre)
à l’université de Louvain-la-Neuve – a l’art de s’intégrer au Collège. Il réussira à persuader le recteur Nachtergaele de la nécessité pédagogique de cette modernisation indispensable. Et surtout, il forcera l’admiration de ses collègues par sa façon d’envisager l’intégration de ces activités physiques dans la formation des jeunes. C’est aussi, de son point de vue, un apprentissage de la maîtrise de soi et du respect des autres. J’ai retenu de lui quelque chose qui semble aujourd’hui inaccessible. Quand ses élèves investissent la cour pour profiter de l’espace qu’elle offre et du beau temps toujours éphémère dans nos contrées, il est évidemment près d'eux (ce ne sera pas toujours le cas quelques années plus tard, avec d'autres «responsables») et veille au silence pour ne pas déranger les autres élèves qui ont cours, fenêtres ouvertes. Et ça marche. On entend à peine le bruit des pantoufles crissant lors des virages serrés, ou d’un ballon s’écrasant par inadvertance sur une porte du cinéma, ou encore le très léger sifflement que Jacques produit sans sifflet pour rappeler ses garçons à l’ordre, du genre «Tssst». Quel type! Henri Defawes réussira le même tour de force avec les enfants de Primaire. Bravo, Messieurs, et merci! Oui, c’est une autre époque.
1969: enfin une 6e moderne
La bataille est rude, paraît-il. Ceux qui ont vécu les choses de près (moi, je suis à l’ombre du drapeau belge cette année-là) affirment que le torchon a brûlé entre Saint-Michel et le Collège: le corps professoral de l’Institut est très remonté contre cette ouverture de section risquant de mettre en péril l’emploi chez les Frères. Le syndicat s’en mêle, l’évêque Van Zuylen doit trancher entre la Compagnie et les Frères des écoles chrétiennes: un problème d’Eglise!
Nous avons gagné, mais à quel prix? Je crois, comme d’aucuns, que le père Misson – en première ligne durant toutes les négociations – a servi de bouc émissaire; il doit donc quitter Verviers. Mais les jésuites ne peuvent pas non plus perdre la face: on ne change pas un recteur après 2 ans, ça voudrait dire qu'il est désavoué s'il ne prend pas un poste plus élevé. Voilà sans doute pourquoi le Provincial a créé très provisoirement ce poste de Vice-Provincial: promoveatur ut amoveatur! En outre, ça permettra, du côté jésuite, d’aborder la bataille du cycle supérieur des modernes (la fameuse Scientifique B) avec des forces fraîches et, du côté des adversaires, de ne plus rencontrer ce jésuite entêté de Misson. De la haute politique, comme on sait la faire en Belgique et ...dans la Compagnie! Attention, le chanoine Boxus, Vicaire général responsable de
l'enseignement dans le diocèse de Liège, nous impose une restriction à l'entrée en 6e moderne: celle-ci est strictement réservée aux élèves issus de nos Primaires, pas question d'inscrire un élève venant d'ailleurs. Le même genre de restriction sera imposé lors de l'ouverture de la 3e scientifique B, tout ça pour protéger le recrutement de Saint-Roch, qui n'en a vraiment pas besoin.
En attendant, le père Capelle engage un nouveau titulaire, son ancien élève Jean Gillot, régent en français-histoire-religion, officier de réserve, depuis 2 ans à l’école Albert (Don Bosco). C’est un jeune du sérail, rompu aux traditions jésuites et actif depuis longtemps dans les œuvres de jeunesse chapeautées par le père Longrée, les cadets entre autres. Avec Joseph Ruwet, c’est un nouvel Ancien qui revient au bercail. Jean va s’intégrer très rapidement rue de Rome, somme toute il est chez lui. Il aura la sagesse de rester modeste et de profiter au maximum de l’aide en latin (cours qu’il donnera toute sa carrière) d’un maître en la matière: M. Martiny, son ancien professeur de…maths et de géographie.
J’aurai le plaisir de donner cours dans les mêmes classes que lui durant de nombreuses années. Nous avons à cette occasion établi une complicité que les élèves et les parents apprécieront. C’est à un point tel que certains parents nous confondent, encore aujourd’hui. Même le bourgmestre Raxhon, ancien président de l’Association de parents, prendra Mme Janssen pour Mme Gillot. Se tromper d’épouse, voilà bien une erreur que nous n’avons jamais commise…Evidemment, nos chemins se sont déjà croisés en 6e Latine comme élèves, puis 2 ans au régendat à Saint-Bar, avant de nous retrouver collègues au 18 de la rue de Rome. Notre complicité dure encore dans des activités que nous n’avions pas imaginées du temps où nous «professions».
Le samedi matin
Je crois que c’est alors que les Primaires adoptent la semaine de 5 jours. Le samedi matin, nous serons désormais seuls au Collège. Quel vide dans la cour et dans la salle des profs. Curieusement, ça donne un petit air de fête, de vacances. Quand on arrive, souvent pour 2 heures seulement, on a déjà l’esprit en congé. Ma mémoire n’a retenu que des samedis de soleil! Les élèves sont dans le même état d’esprit. Cet avant-midi est le seul de la semaine où 
les Latin-Math ont cours de dessin, sous le crayon de Raymond Remy (photo ci-contre), charmant garçon donnant aussi cours à Sainte-Claire, qui sera largement mis à contribution pour chaque fancy-fair. Raymond aura comme collègue de dessin durant l'année 1971-1972 un très éphémère G.Gourdange en attendant Jacqueline Parotte. D’autres ont ce jour-là le fameux cours d’Exspir (Exercices spirituels), répertorié dans les 3 (ou 4) heures de religion. Cette 4e heure, quand elle existe, est souvent l’occasion d’une messe de classe dans une des chapelles de l’école. Le titulaire, qui donne en général plusieurs cours différents dans sa classe, place le samedi des cours un peu plus légers. Et puis, il y a la remise des bulletins de quinzaine qui sera l’occasion de la venue du Préfet des Etudes, si le titulaire le désire. Le cérémonial d’antan a disparu depuis longtemps. Personne, pas même notre nouveau délégué syndical, Jean-Marie Delobel, qui remplace André Beaupain, démissionnaire, ne parle de la semaine anglaise. Le syndicat est d’ailleurs très calme dans l’enseignement. Sa préoccupation principale est de tâcher de faire payer les enseignants à temps.
Revenu du service militaire fin juillet 1969, je recevrai mon premier traitement en…février 1970! Le père Dedeur, économe (ou ministre, je crois) de l’école, me consentira des avances sans jamais rechigner; le règlement l’y oblige, d’ailleurs.
Je me souviens de deux slogans qui résonnent régulièrement dans la salle des professeurs, formules lancées par la direction: l’élève d’abord et la participation.
Si le premier n’est vraiment pas une surprise dans une école, le second procède plutôt de l’air du temps et est d’ailleurs régulièrement repris dans le milieu syndical. C’est même un mot d’ordre sinon une revendication politico-sociale, conséquence évidente du mouvement soixante-huitard. Il faut participer au Pouvoir. Et, chez nous, c’est le recteur qui en fait la promotion, bien relayé par quelques jeunes, comme Delobel et moi par exemple. A posteriori, je me dis que la Compagnie avait sans doute compris qu’il y avait urgence en la matière. Je me lance à corps perdu dans les réunions de préparation de la création de ce conseil de direction. Je suis tout heureux d‘écrire le règlement du scrutin, que je propose à deux tours (si nécessaire) comme en France. Ces réunions porteront le titre ridicule de COCODI (Commission du Conseil de Direction)! En plus du père Recteur (directeur), des préfets et du chef d’école primaire (M. Plumhans), siégeront dans
ce premier conseil un représentant des parents, un ancien (Paul Maystadt, alors président de l'Association des anciens, photo ci-dessus), deux professeurs élus (Delobel et moi) et un instituteur élu (Bernard Denooz).

Certes, il est bien clair que ce n’est qu’un organe participatif, qui n’a donc pas de pouvoir de décision, mais c’est incontestablement une ouverture et une façon de sensibiliser les laïcs (la Communauté éducative, comme on dira bientôt) aux responsabilités qui vont tout doucement leur revenir. Les visionnaires sont déjà en 2000, moi pas. Je n’ai vraiment aucune arrière-pensée, mais je suis sensible aux honneurs et, en tout cas, très fier de ma toute nouvelle popularité. Je ne dois pas redouter l’adage suivant: «Tout pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument».
Dans un deuxième temps (1972), ce sera la création de deux ASBL pour clarifier la réalité du Collège: CESCO pour CEntre SCOlaire Saint-François-Xavier, l’école quoi, et COJEVER pour Communauté JEsuite VERviétoise, les jésuites de Verviers en tant que communauté religieuse. C’est devenu une nécessité politique, toutes les écoles catholiques suivront le même mouvement. CESCO a, comme toute ASBL, une assemblée générale (habituellement nommée P.O. – Pouvoir Organisateur – dans les écoles) et son conseil d’administration dans lequel il y aura d’emblée des représentants des enseignants, priés d’oublier qu’ils représentent ceux-ci…
Si mes souvenirs sont bons, la division en deux ASBL distinctes permettra au Centre scolaire (CESCO) de bénéficier du prêt à remboursement à taux réduit. Une nouvelle disposition légale permet à toute institution scolaire d'emprunter avec garantie de l'Etat pour les remboursements: l'école devra toujours rembourser le capital emprunté et des intérêts au taux avantageux de 1,25%, l'Etat remboursant le reste. Une aubaine qu'il ne fallait pas louper!
Peu de temps après, on crée un conseil de plus: celui des professeurs, destiné à examiner les problèmes professionnels quotidiens des enseignants du Collège.
Dans la foulée, on (les profs) imaginera même le FUT (Front Uni des Titulaires), dont me parle encore Henri Leclercq; mais cela restera à l’état de projet folklorique.

Bonne nouvelle pour les profs
Le 22 octobre 1971, malgré une conjoncture économique peu encourageante pour 1972, mais grâce au climat favorable dû à la période préélectorale (gouvernement Eyskens), une nouvelle Convention collective du Service public 1972-1973 est signée.

Les traitements bruts des instituteurs augmentent de 29% pour les jeunes et de 21,7% après 30 ans d'ancienneté; pour les régents, ça augmente respectivement de 19% et 18% et pour les licenciés, ça va de 19% à 15%. Les syndicats font la fine bouche (il ne faut jamais crié cocorico), mais les profs apprécient. Je ne verrai plus jamais pareille augmentation de toute ma vie!