publication cercle Emile Coue
Les rhétos de 1980
Les rhétos sont un peu la vitrine du Collège, et sa mémoire, en tout cas pour les plus jeunes. La cuvée 1980 représente pour le Collège une cuvée spéciale, le dernier vin fait à la mode ancienne. Voilà des gens qui n'auront jamais connu de mixité en Humanités, même pas de loin: les premières filles arriveront seulement l'année suivante.

En primaire, les pionnières du Collège se trouvent en IVe. Ce qui n'empêche pas les derniers garçons des classes "unisexes" de s'adonner à diffférents sports avec la bénédiction de leur professeur titulaire. Voyez ci-dessous des cartes de membre au nom de Jean-Luc Lepièce (documents fournis par Marcel, son papa) signées par son instituteur de VA, Michel Henrard.



Nos valeureux rhétos auront côtoyé deux monstres sacrés (pour les latines en tout cas): MM.Martiny et De Donder. Ils auront vu apparaître les premières photos de classe en couleurs en 1977, l'élection de deux papes en 1978 et, en tant que Collégiens, deux directeurs, "le" préfet des études (le père Antoine de Lannoy) et le premier directeur laïc. Mais encore l'inauguration des bâtiments de 1977 et le 125e anniversaire. En fait, c'est vraiment une Rhéto particulière qui quitte le Collège. Trente ans plus tard, ils viennent de se réunir pour se remémorer tous ces événements. Je ferais un cas à part avec Benoît Fo nsny, lui m'a laissé un grand souvenir. Benoît est un garçon intelligent
et particulièrement gentil (pas étonnant que je l'aie choisi comme médecin) dont j'ai appris, en tant que professeur, à connaître toute la famille. D'abord ses parents, charmantes personnes qui venaient systématiquement aux réunions de parents. Son papa, atteint d'un problème à la tête était d'un courage exemplaire. Sa soeur Fabienne, qui avait hérité des qualités familiales, suffisamment jeune pour avoir connu la mixité au Collège, était une fille qui marque un professeur. Elle est morte très jeune, peu après la fin de sa rhéto si mes souvenirs sont bons. Son petit frère Damien, que j'ai eu en 3e en 1984-85, était l'arsouille de la famille, toujours le mot pour rire, jamais le dernier à chahuter. Il deviendra pourtant un jeune homme au grand coeur. Lui aussi décèdera prématurément, victime d'une terrible maladie. Malgré ces catastrophes à répétition, Benoît garde une sérénité réconfortante: une personnalité!.
Je trouve que ces rhétos sont des témoins privilégiés, aujourd'hui (octobre 2010) en pleine force de l'âge: ils méritent d'être dans ma boîte à souvenirs. Ces garçons ont, pour la plupart, gardé des liens forts entre eux. Ce n'est donc pas étonnant si les retrouvailles, 30 ans plus tard, sont un véritable succès. Je profite du fait que j'ai, grâce à Benoît Fonsny, accès au blog créé peu après cette réunion du 19 juin 2010 pour vous montrer comment on peut changer (ou pas) en 3 décennies et même un peu plus puisque j'ai eu la plupart de ces élèves en 5e ou en 4e (qui est subitement devenue 3e puisque cette année-là on a décidé d'inverser la numérotation des classes: on est passé de 6-5-4...à 1-2-3...).


Regardez la photo de Pierre Rotheudt, c'était notre cuisinier dans Romulus, je suppose qu'on l'avait choisi pour sa bonhomie naturelle. Il est aujourd'hui plus mince, mais je suis sûr qu'il n'a rien perdu de ses capacités de comédien.


Sur la photo de Rhéto L-G ci-dessous, ils sont encore 13, de véritables rescapés si on compare avec leur classe de 5L-G où ils étaient 28 (plus du double) à entourer M.Martiny!

Certes, il y en a 4 ou 5 qui ont changé de section pour se retrouver en L-S ou en Sc.B, mais ça n'explique pas cette chute d'effectifs. Il faut bien avouer que le Latin-Grec ne motive plus comme avant, il n'en a d'ailleurs plus pour longtemps...
Voyez la décadence sur la photo suivante où il y a presque autant d'enseignants que de rhétos en Latin-Grec.
Revenons à nos jubilaires. Cette 3L-M (photo ci-dessous) m'a laissé d'excellents souvenirs.
Mais j'ai vécu dans cette classe un épisode difficile à cause d'un de mes collègues. Tâchons de rester objectif. Alain Halleux avait donné à ses élèves une liste de livres à lire. Il s'agissait de la collection Traveling créée spécialement pour des adolescents. Ces livres de poche n'étaient pas des livres classiques: aucun auteur connu. Or, un de ces bouquins est contesté par des parents qui l'en avertissent. Motif: un passage du livre est franchement déplacé, sexuellement inadéquat pour des élèves de 14 ans. Halleux n'a pas lu le livre (première erreur) et l'avoue, mais maintient l'obligation se basant sur l'argument suivant : on ne peut disqualifier un livre pour une seule page contestée (deuxième erreur). Les parents concernés alertent les autres qui réagissent (ou non) de façons diverses. En tout cas, l'affaire prend des proportions inquiétantes. La déléguée de classe, Mme Lecat, invite le titulaire (moi en l'occurrence) et Halleux chez elle pour une conciliation. Mon collègue reste sur ses positions malgré les avis opposés de ses interlocuteurs (troisième erreur). Le recteur Lefbvre est mis au courant par les parents qui lui demandent de désavouer son professeur. Le recteur convoque Halleux lui demander de la souplesse en l'ocurrence, mais Halleux ne veut rien entendre. Lefèbvre ne veut pas, par principe, désavouer un de ses professeurs (c'est beau!). L'affaire débouche sur une réunion de parents entièrement consacrée à ce sujet épineux. La déense du prof de français n'a pas changé d'un iota. Il aurait pu, sans se contredire (c'était ma proposition), maintenir sa perception du bouquin concerné, (en estimant qu'il était bien choisi pour les élèves), mais accepter (vu l'émoi créé dans le public des parents) que ce livre (qui n'avait aucune valeur littéraire) soit remplacer par un autre de son choix. Il n'en fit rien. Certains parents s'énervèrent devant son intransigeance, implorèrent le recteur d'intervenir. Celui-ci continua de soutenir son professeur, par principe. Les critiques se concentrèrent alors sur le recteur. Une dame, très pondérée jusque là, sortit de la réunion, dégoûtée et en pleurs. Son mari s'en prit violemment (verbalement) au recteur, ça frisait l'insulte: j'intervins immédiatement et autoritairement pour recadrer ce mari énervé, qui s'en alla aussi. L'ambiance était glaciale. La réunion se termina sur ce flop magistral. Quel buté ce Halleux!
Je suppose que vous reconnaissez ci-dessus René Trokay, titulaire de 5e Lat-sc., et (en dessous) Philippe Massart à côté du père Longrée.
A doite, debout, Joseph Ruwet et les Sc.B. Sur cette photo couleurs, on pourrait confondre Marcel Lepièce (assis au milieu) avec un étudiant...
Je ne peux oublier le terrible accident de moto dont fut victime à cette époque Dominique Grau. Quand il est revenu à l'école, les séquelles semblaient définitives: même sa façon de parler était d'une lenteur inquiétante. On est agréablement surpris de le voir en pleine forme aujourd'hui.
Tous une activité complémentaire
Les premières années du Rénové introduisent de nouveaux cours, en particulier des activités complémentaires qui ressemblent peu aux cours que nous donnons habituellement. Pour éviter les temps partiels, le directeur demande à chaque prof du cycle inférieur de donner au moins une activité complémentaire de 2h. André Beaupain choisira l’initiation électronique, qui attirera beaucoup d’élèves de première, mais il en liquidera rapidement quelques-uns: des maladroits qui abîmaient son matériel! Jean Gillot se lancera dans l’initiation théâtrale. Joseph Cravatte s’occupera d’une activité sociale. Il créera
d’ailleurs l’événement en se rendant avec ses élèves rencontrer les ouvriers en grève dans les Anciens Etablissements Martin Frères (rue Victor Besme), déclarés en faillite.
Non concerné par les premières, j’ai le temps de réfléchir un an, mais je vais accepter du bout des lèvres de donner une initiation socioéconomique en 2e: les deux heures en question se suivent pour… terminer la semaine! En fait, c’est voulu, ça permet d’organiser éventuellement une petite sortie et comme je n’ai que 9 élèves, j’aurai vite fait de convaincre mon copain Gillot de devenir taximan: 2 voitures, ça suffit avec si peu d’élèves. Finalement, j’en garde un bon souvenir, même si ce n’est pas simple de donner un cours où il n’y a aucun programme. Comme quoi, on n’est jamais content!
C’est sans doute la journée pédagogique qui me laissera le plus grand souvenir. Elle se déroule un samedi et elle s’adresse à «toute la communauté éducative» du Collège. Effectivement, tous les membres du personnel Primaire comme Secondaire seront présents. Mais aussi des élèves de 5e et 6e comme Marc Duchatelet, Serge Henkens, Manu Yvens, Roland Reuter, H. van Lierop, Stéphane Glückmann, Vincent Vermeire, Christophe Six, P. Daxhelet, M. Schreuer, Thierry Lesenfants; des parents (Maurice-et-Cécile, les Bonhomme, Yvens, Vermeire, Lesuisse, Masson, Magnée, Ballat, Malvaux; M. Baïdak; Mmes Giltay, Delhaes, Monami, Auguster, Ortmans, etc.; la plupart des jésuites, même le père Jaspar, et des Anciens comme Christophe Simonis, T. Marbaise, P. Raxhon, Léon Bertholet et Alain Mager. Chacun a reçu le document «esquisse pour un projet pédagogique» et est invité à réfléchir «au projet de notre Collège et à élaborer des propositions concrètes d’action pour le réaliser».
La journée commence à 9h30 et se termine par l’Eucharistie à 16h à l’église. Le nombre de groupes est de 11 tant le matin que l’après-midi. Je repère presque autant de thèmes: animation pastorale, structures de l’enseignement, mixité, parascolaire, discipline et liberté, utilisation des loisirs (cafés…), évaluation, ouverture à notre temps, parents-école et éducation corporelle. Vous comprenez que cette journée a nécessité une grosse préparation. L’ambiance dans les groupes est évidemment variable, globalement assez cordiale, mais parfois un rien coincée: le contraire eût été surprenant. Il n’empêche que cette première marquera les esprits et débouchera sur la rédaction du Projet pédagogique du Collège, peu remanié depuis si je suis bien renseigné. Ce sera sans doute un tournant vers une plus grande ouverture sur l’extérieur. Et vers l’intérieur, puisque les élèves sont vraiment partie prenante. D'ailleurs, Delobel poussera les conseils d’élèves (délégués de classe) et entraînera ceux-ci au Conseil de direction.
Après ce bouillonnement interne et pendant quelques années, je vais aller une ou deux fois par an visiter des entreprises (Mabelpap, Sati, Interlait…) durant les heures de cours avec mes élèves de 3e L-M: ouverture à notre temps!
Oui, le Collège bouge. Je crois que c’est une année de référence dans son histoire.
Le Nouvel An 1982
Pour montrer l’ambiance qui règne à cette époque dans le corps professoral, rien de tel que de rappeler le Nouvel An 1982. Certains se plaisent tellement bien ensemble qu’ils ont envie de se revoir, conjoints compris, lors du réveillon du Nouvel An. Jean Gillot et moi lançons l’organisation: invitations nombreuses mais pas trop; on ne veut pas louer une salle pour des raisons d’économie et de convivialité. Finalement, nous serons 27 lors de cette soirée mémorable qui se passe dans le living des Gillot. Voyez sur les photos les joyeux réveillonneurs (ci-dessous en couleur). L’organisation générale porte le nom de JAGI pour JAnssen-GIllot. Normalement, chaque couple doit présenter un divertissement: chansons, morceaux de musique, poèmes, textes divertissants, jeux ou play-back. Clou de la soirée: un collègue réputé sérieux (qui?) déguisé en Dalida (photo noir et blanc)!

D’après mes archives, chacun a payé 750 FB. Tout compte fait, JAGI a perdu …2 FB ! Mais tous, je crois, nous avons gagné un merveilleux souvenir.

Malgré les voeux, l'année 1982 ne sera pas sans souci pour le Collège: en juin, le père Frépont nous quittait sur la pointe des pieds à l'âge de 61 ans. J'en reparlerai.
En 1982, je choisis une nouvelle activité complémentaire avec enthousiasme: la programmation en basic alors que je n’en connais pas le premier mot! Jean-Marie Legros, ancien élève et même ex-collègue (il avait assumé un court remplacement de Luc Peeters quelques années auparavant), professeur d’informatique à Saint-Laurent à Liège, donnera quelques soirées d’initiation au basic pour les volontaires. C’est l’époque héroïque de l’informatique: le Collège achète d’abord 3 TRS 80 d’une capacité de 16 K (oui!) sans lecteur de disque ni imprimante. Je me passionnerai pour cette nouvelle discipline, allant même jusqu’à suivre des cours du soir à Saint-Laurent durant 2 ans avec cet amusant professeur. C’est d’ailleurs le seul diplôme que j’obtiendrai jamais depuis ma sortie de Saint-Bar.
La curiosité, voire l’enthousiasme pour l’informatique va croissant. Les médias ne cessent d’alimenter cet engouement. Je me rappelle plus particulièrement Le Défi informatique de Bruno Lussato (Fayard, 1981) qui aura un impact formidable sur moi comme sur de très nombreux lecteurs. Nous sommes déjà, sans le savoir, à un tournant de la révolution informatique qui conditionne notre avenir. «Où se prépare cet avenir? Dans la véritable guerre qui s’est déjà engagée entre les deux voies possibles pour l’informatique: celle des gros systèmes et celle des micro-ordinateurs sans fil à la patte. L’enjeu est terrible, car […] il ne s’agit de rien de moins que de savoir si nous allons vers une société concentrationnaire.» (Lussato - p.15, 16). Humaniste d’abord, Lussato y va de sa réflexion sur le peu de chose que l’homme devra encore apprendre. «Peu en quantité, mais beaucoup en importance, et notamment le sens du beau, du juste, du bon, toutes les valeurs qu’une véritable perversion intellectuelle donne pour ‘dépassées‘ et qui,
contrairement à ce qu’on imagine, ne sont pas innées, mais au contraire s’apprennent longuement, durement. Et certainement pas avec des machines, mais avec de vrais maîtres.» L’auteur ignorait qu’IBM, le champion des gros systèmes, se lancerait dans les micro-ordinateurs.
Le 29 mars 1982, Jean-Marie Delobel invite la presse pour informer le public de l'ouverture de l'option complémentaire "informatique" à 2h/semaine (je ne suis pas sûr qu'on avait déjà installé le laboratoire d'informatique). Sur la photo, on voit que cette réunion, à laquelle étaient invités tous les enseignants du Collège, se tenait à la bibliothèque. Non, nous n'étions guère plus nombreux pour l'événement: c'est difficile de demander aux gens de rester un lundi à 16h simplement pour figurer sur une photo!
Delobel m'avait demandé de parler en tant que futur prof de cette discipline (je n'avais pas encore donné 1 heure de cours!). Je me souviens que je n'étais pas très à l'aise. Mon discours, travail sur commande, n'était pas fameux. Normal, je parlais de ce que je ne connaissais pas!
Entre-temps, la demande d’initiation est forte: la direction lance l’idée d’un recyclage intra muros. Nous serons quatre moniteurs ( Henri Leclercq: photo ci-contre, Jacques Camps, Jean-Louis Hamès et moi) à présenter cette matière à nos collègues qui le désirent, en particulier le samedi matin.

On donnera même des cours du soir ouverts à tous durant quelques années. C’est ainsi que j’ai eu la chance d’avoir comme élèves Jean-Marie Delobel, José Lambrette, Jean Arnould, le petit père Fabry (curé
d’Elsaute, 80 ans) et ma future collègue Bernadette Mignot, entre autres. Un bon
souvenir. Notez que cet apprentissage ne leur sera d’aucune utilité pour surfer sur l’Internet ni pour envoyer des courriels. On ne le savait pas!
Les premiers cours pour les élèves (de troisième) se donnent sur le temps de midi. J’ai une vingtaine d’élèves très motivés: c’est fort amusant.
Quelques années plus tard, le cours entre dans l’horaire normal, mais les menus présentés excluent les forts en maths de l’informatique: très peu pour moi!