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publication cercle Emile Coue

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SOUVENIRS (33)

La vache et le bouc émissaire

Je vois que, pressé sans doute, j’ai parlé des grèves de 1990-91 en oubliant bien des événements qui méritent le détour.

Je voudrais raconter un incident qui m’a longtemps laissé perplexe par manque d’informations: cela relevait de la popote intérieure des profs de langues. J’ai interrogé récemment  mon collègue Arnould à ce sujet, et j’ai enfin compris (je crois) le fin mot de l’histoire, un peu compliquée au départ. Ma source principale est donc mon ami Jean Arnould, juge et partie en l'occurrence, mais j'avais depuis longtemps subodoré un malaise chez certains profs de langues depuis cette affaire.

Arnould-J-69.jpg Jean Arnould  croyait profondément à la méthode d’apprentissage des langues étrangères appelée structuro-globale. A différentes reprises et devant les publics les plus variés, comme des managers d’entreprises par exemple, il a expliqué cette méthode assez révolutionnaire, en utilisant parfois des élèves débutants pour illustrer son propos. Epoustouflant! Il commence par habituer les apprenants à la musique de la langue en les plongeant à longueur de cours dans l’oral, véhiculé à l’époque par des enregistreurs: une diapositive montre une situation de la vie courante sur laquelle on imagine un petit scénario, à reproduire oralement et gestes à l’appui par les enfants, en anglais of course. Le texte est souvent empreint de sentiments, ça permet de motiver davantage l’apprenti qui, au milieu de ses camarades, sera chargé de rejouer la scène. Un apprentissage ludique, l’idéal pour le cycle inférieur, dans lequel Jean s’est volontairement cantonné.

Si les cours de débutants marchent très bien, ils ne collent pas du tout aux canons de la docimologie utilisée alors à SFX1: pas de substrat écrit, partant pas de devoirs et peu d’interrogations écrites, donc pas de matériau pour confectionner les bulletins. Qu’à cela ne tienne, les parents sont largement informés et le préfet des Etudes, le père de Lannoy, soutient l’expérience. Il fait mieux: il encourage régulièrement ce professeur innovant qui ne ménage pas ses peines pour le bien de ses élèves; et même de ses collègues en gérant le matériel pédagogique utilisé pour les langues à Saint-François. Dans le fond, cette méthode suit un peu le processus naturel d’apprentissage d’un enfant: il apprend à parler en répétant des bouts de phrases qu’il ne comprend pas toujours très bien, mais qui ont le mérite de faire réagir les parents. Evidemment, il n’a pas l’idée de la constitution de la phrase en mots; il apprend à parler sans savoir ce qu’est le vocabulaire et encore moins la grammaire. Il sera toujours temps 4 ou 5 ans plus tard quand il entrera en Primaire.

Les détracteurs de cette méthode lui reprocheront justement de retarder le moment où l'on étudie le vocabulaire et la sacro-sainte grammaire. Ce sont deux écoles qui s’affrontent: nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les seconds ont beau expliquer qu’ils suivent le processus naturel d’apprentissage de la langue maternelle chez l’enfant, le gros reproche que les profs traditionnels font à la structuro-globale est le risque de psittacisme. Jean n’en a cure, il voit bien que la motivation des élèves ne faiblit pas et il s’émerveille de leurs capacités d’invention et des bons résultats obtenus concernant l’accent, si difficile en anglais: c’est, pour lui, un apprentissage qui l’oblige d’être constamment dans le domaine actif, ressassant à longueur d’heure des bouts de phrase à faire redire aux écoliers jusqu’à ce qu’ils attrapent la bonne intonation; c’est l’éducation de l’oreille, tellement importante en langues. Pour ma part, c’est le handicap que je vais garder toute ma vie: je suis trop vieux pour corriger cela, mon oreille ne s’améliorera plus, au contraire.

Jean croyait à fond à cette méthode, qu’il a testée à droite et à gauche et toujours avec succès. Il y croit toujours.

J’ai rencontré Marc Néra, un de nos anciens élèves, qui m’a expliqué combien les cours d’Arnould l’avaient décomplexé en anglais (voir SOUVENIRS 11). Des trois enfants Néra, seul Marc a fréquenté SFX. La maman confiera que c’est lui qui a fait le moins d’anglais, mais c’est aussi le seul à oser parler.

Jean Arnould a connu vers 1984 des ennuis de santé qui affaiblirent considérablement sa vitalité durant les cours qu’il assumait toujours avec un courage parfois héroïque. Il n’était pas encore totalement remis quand éclata un conflit dont il se serait bien passé.

Tous les professeurs d’anglais reçoivent un jour une invitation du directeur pour une réunion de concertation. Sont présents: Jean-Marie Delobel (directeur), Raymond Gaillard, Marie-France Dethier, Jean Arnould et Bernadette Magain (épouse Schoebrechts: photo ci-contre). Dès le début de la réunion, cette collègue sort un véritable dossier contre Arnould: elle avait fouillé les archives pour en extraire les devoirs et interrogations des classes précédentes, pièces à Magain-Schoe.jpg conviction pour démolir un homme et sa méthode! C’est Dallas à la sauce anglaise. Voilà une méthode que n’aurait pas reniée le camarade Béria. Mes pauvres connaissances de la langue de Shakespeare ne trouvent qu’un mot, bien faible: shocking! Et le directeur proposait une réunion de concertation: tu parles…

Ah, que je n’aurais pas voulu participer à ce genre de corrida. On peut toujours trouver matière à redire sur des documents: les inspecteurs le savent bien, eux qui s’attachent d’abord à voir la façon de travailler en classe.

S’appuyant donc sur son dossier, le procureur Magain développe son acte d’accusation censé prouver que les résultats catastrophiques de ses élèves (à elle) sont la conséquence inéluctable de leurs carences en vocabulaire et en grammaire. Evidemment, ce n’est pas the cup of tea de Johnjohn. Sa méthode postule qu’on fera de la grammaire et du vocabulaire quand les écoliers sauront déjà bien s’exprimer. C’est-à-dire en 4e, classe de Magain. Pour les partisans du structuro-global, l’objectif premier de l’apprentissage d’une langue vivante est la communication et non l’analyse de la phrase. Si vous avez comme objectif l’analyse, la grammaire et l’étude des grands auteurs, faites donc du grec et du latin, ces langues conviennent beaucoup mieux. Le but est différent, chacun le sait, ou devrait le savoir.

En fait, c’est un débat d’école que l’on doit régler au sein de chaque établissement, un règlement à l’amiable, pas via un tribunal. Un prof n’est pas armé pour les prétoires; effectivement, dans ce genre d’exercices où l’accusation attaque sans prévenir, ça ne peut pas déboucher sur une conciliation, encore moins sur une concertation. Jean, déjà affaibli médicalement, est abasourdi devant tant de bassesse. Il trouve peu de réconfort auprès de ses collègues plus chevronnés qui se demandaient sans doute ce qu’ils venaient faire dans cette galère. Au total, cette réunion censée rapprocher les points de vue débouchera sur une cassure définitive entre deux profs qui ne se parleront plus!

Le mal est fait, un mal irréparable. Jean, groggy dans un premier temps, se ressaisira quelque temps plus tard. Il le montrera sur le terrain, devant les élèves, et non au tribunal.

Au cycle supérieur qu’il réintégrera bientôt, il ne dira jamais un mot de français, ni en classe, ni dans les couloirs: tout en anglais! Il fera lire des journaux anglais ou américains. Les élèves en choisiront pour en tirer une élocution qui formera l’unique matière de l’examen oral. Il profitera de l’engouement pour l’informatique et en fera un moyen pour que chacun travaille à son rythme. Il aura encore d’autres projets difficiles à réaliser dans la structure rigide de notre enseignement. On peut tout lui reprocher, mais pas de négliger l’apprentissage d’une langue qu’il a apprise sur le terrain et pas seulement dans les livres.

Madame Schoebrechts, vous vous y êtes très mal prise: pour régler un problème pédagogique, il faut parfois beaucoup de psychologie...


Quel gâchis!

En 1985-86, j’ai comme élève en 3A la fille de Luc Peeters, déjà évoquée, et en 1re les filles d’André Damseaux (Raphaëlle), ministre de l’Enseignement (photo de droite), et de Mme Monami, qui cuisine pour les élèves sur le temps de midi. C’est une année de tensions assez vives entre les enseignants et leur ministre. On ira d’ailleurs jusqu’à la grève, pas très longue – tout est relatif –, si mes souvenirs sont bons.

Je donne cours en 3C à trois fils de collègues et amis: les jumeaux Christophe et Xavier Louis ainsi que Frédéric Kupper; trois enfants particulièrement bien élevés, comme tous les enfants de mes collègues, il faut le dire. En latin, ils commencent l’année avec Mme Puchala, transfert temporaire de la rue de Francorchamps, où elle a une réputation de terreur qui l’accompagnera rue de Rome. Effectivement, ce n’est pas une joyeuse, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est un prof exigeant – c’est bien –, mais peu emballant, paraît-il. Elle a le handicap d’être la dernière arrivée de la série des dames en provenance de l’Institut. Elle retrouvera chez nous des anciennes collègues, qui ont même parfois été ses élèves (comme Annette Delhaes). La plupart de celles-ci sont déjà bien intégrées à notre école, à ses us et coutumes. Cette situation ne devait pas être très facile pour un professeur très classique, dans tous les sens du terme. Les élèves peinent avec cette dame un peu revêche. A la rentrée de janvier, surprise: elle est remplacée par un tout nouveau Jean-François Jamotton, qui débarque d’on ne sait où. On apprendra plus tard qu’il était recommandé par le recteur  Doutrelepont.

Mais le plus étonnant, c’est la «disqualification» de notre Puchala pour des raisons purement administratives: au lieu de pouvoir réintégrer SFX2, elle doit rester dans notre école comme éducatrice, et se retrouve de temps en temps à la… questure. Pauvre femme!  Heureusement pour elle, son purgatoire ne durera pas très longtemps. Les élèves ne s’en plaindront pas, d’autant moins que le nouvel arrivé commence son cours de latin comme s’il se trouvait en première: interros régulières de vocabulaire (les dix mots traditionnels) qui font remonter en flèche le TJ. Ouf!

Nous, les profs, n’avons pas eu beaucoup l’occasion de fréquenter cette collègue d’un certain âge; j’allais dire d’un âge certain, moi qui suis retraité…

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