publication cercle Emile Coue
Les excursions
Quand j’étais élève, puis jeune prof au Collège, il existait encore des excursions où tous les élèves et les professeurs partaient en car pour une journée. Ces sorties étaient particulièrement appréciées des élèves, surtout des plus jeunes. Rien que le nombre de cars excitait l’imagination. C’étaient des voyages récréatifs, certes, mais aussi à but culturel, ce dont certains professeurs aimaient profiter. C’est vrai que les grands élèves risquaient de retrouver une destination déjà connue: les circuits d’un jour intéressants ne sont pas légion et certains voyageaient plus souvent en famille que d’autres. Mais l’ambiance compensait largement l’absence de véritable découverte. Et le fait de se retrouver tous ensemble ailleurs que dans la cour du Collège donnait le sentiment d’appartenir à une même famille et le frisson d’une certaine communion. On n’est jamais aussi unis que lorsqu’on est loin de chez soi. Pour les professeurs, la détente n’est pas toujours complète: en pratique, cela dépend du caractère de chacun, certains ont plus le sens des responsabilités que d’autres. En tout cas, le préfet de discipline était sur les dents.
Voyez l'itinéraire commenté que chacun recevait lors de l'excursion du 20 mai 1977: intéressant.

Mais la surprise pour nous réside à coup sûr dans les dernières lignes. Cette sorte d’envoi ou d’incantation est inimaginable 30 ans plus tard. Nos jeunes seraient moins étonnés si le commentaire se terminait par Allah akbar; inch' Allah. J'exagère? A peine.
Tout ce dont je me souviens de cette excursion, c’est la pause que nous nous sommes octroyée à la terrasse d’un restaurant huppé, sis au sommet d’une colline d’où on avait un magnifique panorama sur la vallée qui s’étendait à nos pieds. Le vin blanc choisi par M. De
Donder s’est révélé tellement exquis que j’en rêve encore trente ans plus tard. Je gage qu’Henri Leclercq, qui nous accompagnait en cette occasion, s’en souvient toujours. Que du bonheur!
Je ne sais si c'est la dernière de ce style, mais il y en a encore une le 1er juin 1979. Elle nous mène encore en Allemagne, mais le but était moins culturel, nous avons passé le plus clair de la journée à Phantasialand. Une fois à l'intérieur du parc, les élèves étaient libres, donc les profs aussi. Notre plus gande préoccupation, à Bernadette, Henri, quelques autres et moi, c'était de ne pas rester avec le père Ernotte : on n'était pas très gentil avec lui!
Je crois que c'est ce jour-là qu'il s'est passé un épisode nettement moins joyeux. Lors d’un arrêt dans une petite bourgade allemande, tout le monde descend et se dirige vers l’endroit indiqué en empruntant une petite route peu fréquentée, barrée provi
soirement par un passage à niveau fermé. Comme souvent, quelques élèves prennent un peu d’avance. Personne dans les accompagnateurs (ni le préfet de Discipline, ni les professeurs) n’y voit malice. C’est mal connaître ces olibrius, qui ne trouvent rien de mieux à faire que d’enjamber la barrière et de traverser les voies quelques secondes avant le passage d’un express sortant d’une large courbe le rendant invisible aux garnements. Le garde-barrière sort comme une furie pour enguirlander copieusement ces écervelés. Loin d’être confus, ils se moquent de l'accent de ce brave homme qui s’exprimait évidemment dans la langue de Goethe: la honte sur nous! Et la colère. Bien sûr que ces énergumènes furent punis royalement (ils provenaient tous de la 2e du père Ernotte, encore plus en rage que nous, si c’était possible), mais la vraie question que nous nous sommes posée était: comment cela a-t-il été possible sous nos yeux ahuris, nous qui sommes en l'occurrence tous responsables? Jacques Servais, préfet de Discipline pourtant très attentif et prudent, était hors de lui: je suis intimement convaincu que c’est un des plus mauvais souvenirs de sa vie. Imaginez l’attitude des parents en cas d’accident. Que pouvions-nous dire pour notre défense? Rien, sinon admettre notre responsabilité collective et individuelle. Point. Aucune circonstance atténuante. Cet épisode a fait du raffut au niveau de la direction et dans nos consciences. C’est peut-être l’événement qui a précipité la fin de ces voyages en grands groupes. A partir de 1980, on ne verra plus jamais la grande famille du Collège réunie en dehors de la rue de Rome. Sauf peut-être au stade de Bielmont lors de journées mélangeant le sport et une activité de carême. En tout cas, les journées d’excursion pour l’ensemble de l’école avaient vécu.
A l’avenir, les profs titulaires du cycle inférieur vont se lancer dans des sorties avec leur classe seule, généralement lors d’une journée coincée entre la fin des examens et la remise des bulletins. Choisissant, si possible, un jour où ils n’ont pas délibérations. Ces sorties sont le plus souvent mal préparées, d'où le succès de Walibi et de la mer du Nord, souvent plébiscitée par les filles (sans doute pour la bronzette...). Le culturel n’a désormais plus sa place: on vient de faire un pas dans la mauvaise direction sous prétexte de liberté ou de convivialité: pas facile de diriger un collège!