publication cercle Emile Coue
J’ai connu le père Fernand Fabry (photo de gauche) – le petit, disait-on, pour le distinguer de l’autre, le prof de Poésie, surnommé Jef (l'autre photo), portant une belle brosse blanche comme coiffure – lorsque j’étais en primaire. Mon premier souvenir remonte à 1955, quand il nous faisait répéter des chants destinés aux festivités du centenaire du Collège. Je le vois encore gesticulant et articulant exagérément pour nous entraîner à entonner joyeusement et distinctement le « Vert et vieux, Franchimont » qu’il nous faisait reprendre inlassablement, jusqu’à ce que "ça pète"! Il nous impressionnait tous par sa vitalité et son tempérament de feu.
Je l’ai retrouvé l’année suivante comme prédicateur de retraite de communion à Ottomont, dans une sorte de hangar semi-cylindrique en tôle ondulée qui servait aux mouvements de jeunesse, situé à l’endroit où se trouve aujourd’hui l’église Sainte-Thérèse. Il nous avait demandé de prendre chacun un petit carnet dans lequel nous allions écrire des réflexions importantes et des résolutions « pour notre vie de chrétien ». La première page détaillait, sous sa dictée, les distances astronomiques entre la Terre, le Soleil et la Lune, ainsi que les rapports entre
les masses de ces corps célestes. Nous écrivions consciencieusement des nombres gigantesques, avec des flopées de zéros (pas de notation scientifique à cette époque): ça nous en bouchait un coin. Et nous dans tout ça ? Justement, nous étions ramenés à de plus justes proportions, des fourmis dans un univers sans limites. Je ne sais plus où se trouve ce petit carnet, mais je suis sûr que je ne l’ai jamais jeté.
Le troisième épisode qui me revient en mémoire date d’une messe du Saint-Esprit dans notre église du Sacré-Cœur, le premier jour d’une année scolaire où j’étais déjà prof. Il avait eu des mots très forts pour les élèves qui n’avaient pas tout à fait réussi, des gars qui avaient des examens de passage, des mecs pétés, quoi. Le pire, c’est que ça sonnait vrai. A cette époque, il était déjà connu comme Barrabas à la Passion. C’était le jésuite qui parlait wallon dans ses sermons, un exalté, capable d’ameuter le tout-Verviers pour une affiche de cinéma un peu osée (pour l’époque !) devant le cinéma Marivaux, en face de Saint-Michel.
J'ai récemment entendu un récit de Jacques Poumay (un copain: photo de
gauche), élève de 6e latine A en 1957-58 (pas de titulaire dans le calendrier scolaire!). Il me racontait
qu'il avait eu un jésuite en latin. Etonnant, pensai-je, c'était sans doute un remplaçant, très provisoire. Il est vrai que Martiny était parti cette année-là pour faire son régendat. Précision de la part d'un garçon qui a toujours été le plus petit de sa classe: c'était un jésuite très petit. J'étais un véritable cancre en latin, continue Jacques, ma moyenne tournait autour de 24%. Lors de la remise d'un travail encore raté, il m'a saisi par les épaules, m'a littéralement soulevé de terre (malgré sa petite taille!), m'a secoué comme un vieux prunier, puis m'a craché au visage cette condamnation que j'entends encore: "tu ne seras jamais qu'un ouvrier!".
Le petit jésuite, photo à l'appui, était bien notre Fernand Fabry. J'ai toujours du mal à croire ce genre d'anecdote. Mais c'est vrai que Fabry était capable de tout. Notez que José Lambrette a aussi vécu une histoire du même genre. Mais la remarque sortait cette fois de la bouche du curé de Lambermont (paroisse Saint-Bernard), Félix Wankenne, frère des 2 jésuites bien connus, d'une soeur et d'un bénédictin (je crois). Ce Félix avait dit à José qu'il avait bien de la chance de devenir instituteur au Collège, lui, le fils d'un ouvrier!
J'ai aussi entendu Dominique Jost raconter une réaction maladroite (je n'ose pas dire méprisante connaissant le père Charlier): Jost lui apprenant qu'il venait d'avoir son diplôme d'instituteur, le père Charlier lui aurait rétorqué illico: "C'est bien, pour toi!"; autrement dit "je m'étonne que tu sois allé si loin dans tes études avec tes petits moyens..."
Comme quoi, les souvenirs embellissent souvent les choses.
Je me suis laissé dire au Collège (sans doute par M.Martiny) que, juste après la guerre, lors de la fameuse poussée communiste, le petit Fabry était allé donner la réplique dans le Limbourg aux « mineurs révolutionnaires » qui excitaient les ouvriers des charbonnages. Une fois, dans un café, le petit Fabry serait monté sur le comptoir pour être à la hauteur de ses adversaires ou pour dominer son auditoire. Pour la voix, pas de problème, il en avait. Il aurait même été à deux doigts de fonder un parti anticommuniste! Il était intenable, paraît-il.
Toujours en première ligne, dans son combat pour la foi, pour l’Eglise, pour la Belgique. Rien ne lui faisait peur. C’était un tribun aux accents volontiers populistes. Il était friand de slogans; ce qu’il cherchait avant tout, c’était d’attirer l’attention des gens. Ainsi, quand il était curé de Lincé, il avait fait paraître durant la semaine sainte une publicité dans La Libre Belgique disant textuellement: « Pâques à Lincé, Pâques à tout casser »!
Il a terminé sa longue vie de religieux comme curé d’Elsaute, village désormais coupé en deux par l’autoroute roi Baudouin. Je lis ceci sur Internet: « Le dynamisme des Elsautois reste, quant à lui, entier et indivisible un peu à l’image de feu le révérend père Fabry, le dernier curé de la paroisse, qui proclamait haut et fort à chaque occasion la maxime reprise par le village tout entier:
« A ELSAUTE, FAUT QUE ÇA SAUTE ! ». Il décède en 1989, aimé de tous ses paroissiens, à l'âge de 84 ans.
En réalité, c’était un vrai pédagogue. A Elsaute, comme il entrait dans le chœur, juste avant les prières au bas de l’autel, il se retournait vers les fidèles et posait une question branchée en général sur l’actualité de la semaine; une question insidieuse, propre à remuer les consciences, ou une interrogation que les quotidiens avaient évitée. Il fallait attendre l’homélie pour en savoir plus. On ne regardait pas sa montre pendant qu’il parlait! Il lui est arrivé aussi de passer plusieurs semaines, les semaines de vacances je crois, sur un même thème qu’il avait minutieusement préparé. Une année, c’était la biologie. D’après une collègue versée dans cette discipline, il n’était pas à côté de ses pompes. Mon épouse et moi faisions volontiers le déplacement Lambermont-Elsaute pour l’écouter, un régal à chaque fois.
Je l’ai enfin rencontré durant un an ou deux (vers 1987) chaque lundi au restaurant self-service du Sarma, en face de l’église Saint-Lambert – l’église des Allemands, comme on disait déjà au XIXe siècle. Ce qui est bizarre, c’est qu’il venait chaque lundi en Communauté (une obligation morale sans doute), mais qu’il ne mangeait jamais avec ses confrères. Il avait alors déjà plus de 80 ans et faisait régulièrement du stop pour se déplacer, devenu de son aveu incapable de conduire sans risques sa petite Fiat d’un autre âge. Je ne sais plus de quoi nous parlions, mais je suis sûr que je devais surtout l’écouter. Je me rappelle un seul sujet avec précision. Il m’avait raconté qu’à un de ses examens de théologie, son examinateur lui avait posé une question qui l’avait fort embarrassé: « Jésus savait-il qu’il était Dieu ? » Je n’ai retenu que la question.
Il était passionnant, résolument décidé à rester dans le coup, malgré sa soutane. Il
s’intéressait à tout ce qui se passait dans le monde. Persuadé de l’importance de l’avènement de l’informatique à l’époque, il était venu suivre mes cours du soir de langage basic ! Ça me faisait de la peine de le voir suer sur des Print et des Input.
A la fin de sa vie, son médecin lui avait dit de prendre du repos pour ménager son cœur. Il lui avait répondu qu’il n’avait pas le temps et qu’il aurait toute l’éternité pour se reposer…
J’ai assisté un samedi à une scène peu banale. Il ne supportait pas que des gens restent debout dans le fond de l’église, phénomène assez fréquent dans les villages. Systématiquement, avant de poser sa fameuse question à l’assemblée, s’il y avait un homme ou deux debout dans le fond, il les interpellait en disant: « Veuillez avancer, il y a encore des chaises libres », et en général les gens s’exécutaient. Cette fois-là, un homme est resté stoïquement debout à sa place. Le petit père a repris immédiatement la parole pour dire à ce récalcitrant : « Vous avancez ou vous sortez.» Le type a tourné les talons et est sorti! Tout le monde retenait son souffle. Alors, Fabry a dit très calmement à l’assemblée: « Ne vous tracassez pas, c’est un problème entre lui et moi.» Puis, se ravisant, il a ajouté en wallon: « Voci, c’èst mi qu’èst mêsse ! »
Dans la Toque-Anciens d'avril 89, le père Meessen retrace les grandes étapes de sa vie. Rhétoricien en 1922-1923, sous la baguette du célèbre père Milcamps qui "nous ouvrait aux beautés de Sophocle, Cicéron, Bossuet, Fernand, tête ronde, cheveux ras, genoux au vent, Fernand futé, spirituel, gavroche aussi, ami du rire et de la farce, animait parfois les cours de M.Lejeune." Entré chez les jésuites après sa Rhéto (en même temps que deux condisciples dont le père Meessen), "Fernand se lança dans la carrière, esprit ouvert, brillant même, attaqua les études avec autant de courage que de succès."
Après le collège de Mons, il se retrouve à Liège où l'élève Georges Longrée (celui qu'on connaît tous) profitera de son action. Durant la guerre de 18 jours il était, en qualité d'aumônier militaire, impliqué dans une antenne chirurgicale. Ensuite, sans bruit, il entra dans la Résistance. "Fernand avait besoin d'avoir les coudées franches. On lui trouva une occupation à la mesure de son dynamisme: promoteur des Ligues du Sacré-Coeur."
"Il donne de 60 à 70 conférences par an, réunissant de 30 à 100 hommes et jeunes gens. "Ceci s'ajoute aux prédications ordinaires, réunions de zélateurs, action des curés, récollections par groupes de villages réunissant de 800 à 1.000 adultes. (...) Je l'imagine comme je l'ai toujours connu: un paquet de nerfs dans un corps n'acceptant que le strict nécessaire. Il arrive documenté scientifiquement, le verbe fort, aisé, délié, usant d'images simples, se servant aussi bien du wallon que du patois allemand. Il plaisait."
Musicien jusqu'au bout des ongles, il avait composé des messes, des motets du Saint-Sacrement, organisé des cours pour organistes (un de ses élèves d'Elsaute, Michel Crosset, se retrouve aujourd'hui comme maître de musique auprès du Prince de Monaco) et il tournait la pasqueye avec art et talent.
Le père Meessen termine : "Il était prêtre, uniquement prêtre tout entier au service de l'autel et de la parole. Une foi infaillible à travers les épreuves, un courage inlassable et (...) un attachement au Christ dont il était le compagnon."
Un personnage, vraiment.