publication cercle Emile Coue
5. Défi relevé
Après quelques années de collaboration avec l’inspecteur Nachtergaele, je suis devenu assez familier avec lui. Peut-être un peu trop. Pour moi, sa venue au Collège consistait en un moment privilégié pour décortiquer le programme et
discuter de son application. Cette fois-là, je crois que nous étions 5 à la salle de jeux (sous le préau) – l’inspecteur, Bernadette Pirotte (à droite), Luc Peeters
(à gauche), Henri Leclercq (en-dessous, à gauche d'André Beaupain) et moi –, on en arrive à parler de formules d’algèbre et j’exprime mes regrets de constater l’abandon des exercices sur le cube d’un binôme, soit la formule
(a + b)³ =
a³ + 3a²b + 3ab² + b³
Le père Nachtergaele justifie ce changement en affirmant que cette formule est peu utilisée en math et bien trop difficile pour les élèves (tiens, s
eraient-ils subitement devenus plus bêtes ?). « D’ailleurs, renchérit-il, je mets au défi n’importe quel professeur d’appliquer cette formule sans se tromper dès que les termes sont un peu compliqués. » Moi : « Je relève le défi! » Voilà donc notre inspecteur tenu de me donner un énoncé gratiné. Motivé comme jamais, je réussis ce défi en un temps record. Il vérifie ma réponse et conclut, dédaigneux : « Oui, vous êtes très bon en maths traditionnelles.» Mauvais perdant, va!
Une autre fois – ou est-ce le même jour? –, j’avais passablement énervé notre révérend quand, n’y tenant plus, il me… gifla! Affirmatif. Mais ce n’était pas un soufflet demandant réparation, c’était presque amical. Je crois qu’il s’est retenu au dernier moment; mais sa main est partie suffisamment vite pour que je ne puisse l’éviter. Surréaliste!
6. Une diocésaine
Il n’y a évidemment aucune relation de cause à effet entre le gag précédent et la demande de pension de notre cher inspecteur. Le malheur, c’est que personne du sérail ne prend sa relève. En attendant un très hypothétique candidat jésuite, nous passons sous la coupe de l’inspection diocésaine. Pour nous, c’est une sorte de déchéance. Oui, nous avons un petit complexe de supériorité. Bien sûr, nous faisons partie de l’enseignement libre catholique, mais nous sommes d’abord « jésuites » ! S’il le fallait, pour défendre notre spécificité, nous mettrions des t-shirts ornés de A.M.D.G. (pour les non initiés : Ad Majorem Dei Gloriam – Pour une plus grande gloire de Dieu –, devise des jésuites).
Notre directeur, obligé de se conformer lui aussi à la triste réalité, invite notre inspection désormais diocésaine à nous rencontrer, à domicile. Des gens bien informés nous annoncent une inspectrice, une certaine demoiselle Bauwens. On n’en sait pas plus quand débarque chez nous, sortant d’un énorme 4x4, cette très peu féminine inspectrice. Habillée comme un chasseur regagnant ses pénates, c’est tout juste si elle n’a pas de bottes ; cette personne veut sans doute montrer ce qu’elle n’est pas. En tout cas elle n’a rien d’une intellectuelle en mission. Nous qui étions habitués aux manières raffinées de Nach, on est tombés bien bas.
On ne peut pas dire qu’elle avait l’air sévère, non, elle paraissait traîner avec elle une terrible lassitude, un mortel ennui.
En réunion, elle se montre plutôt discrète ; elle attend nos questions. Nous lui en posons plus pour lui faire plaisir que par envie. Elle y répond surtout par monosyllabes. Poussée dans ses derniers retranchements, elle prend la tangente avec une réponse conventionnelle. Ce n’est manifestement pas une entraîneuse (vous m’avez compris), une meneuse d’hommes. Elle est d’une prudence de sioux (siouxx, comme disait l’ancien ministre Willy Claes en prononçant le x final). Incolore (c’est vrai, tout est sombre chez elle), inodore (pas sûr, on se tenait loin d’elle) et insipide mathématiquement parlant. Une fois partie, ça fait du bruit dans le Landerneau : trouvez-nous un nouveau Nach!
7. Deux inspectrices
Nos vœux vont être comblés au-delà de tout espoir. Lors d’une réunion exceptionnelle des profs de maths au collège Saint-Michel à Bruxelles – ça devait être en 1989 –, on nous présente une paire de dames locales qui vont prendre en charge l’inspection. C’est la gynécocratie triomphante! Mais pourquoi deux ? L’une d’elles, Mme Maggy Schneider (née Gilot) –, que nous
appellerons toujours Maggy (à gauche, photo de 2009) entre nous –, nous explique qu’elle a été sollicitée pour la fonction, mais qu’elle estime cette charge trop lourde pour ses disponibilités actuelles (mazette!); elle laissera donc cette charge (au moins provisoirement) à sa collègue bruxelloise Mariza Krysinska (ce n’est sûrement pas une Flamande), épouse Legrand’Henry: ça en jette!
Cette Mariza (son nom est trop compliqué), dont l’accent rocailleux trahit les origines polonaises, avec ses longs cheveux noirs et ses yeux sombres trop maquillés, a une dégaine de gitane, voire de romanichelle! La première fois qu’elle vient nous rencontrer à Verviers – moi, j’avais eu le privilège de découvrir ce personnage sur ses terres bruxelloises –, mes collègues détectent en elle le mystère troublant des femmes slaves. Je me suis laissé dire par des Bruxellois de Saint-Michel qu’en classe elle passe par des périodes de bouderie prolongée; ceux qui ne la connaissent pas peuvent prendre son comportement pour un excès de mélancolie; le mal du pays, peut-être.
La voilà donc devant nous un jeudi matin de 1990, je crois. Elle n’est pas dans une phase apathique, tant mieux. Au contraire, elle attaque directement l’objet de son intervention par un exercice censé nous jeter au cœur du problème, de son problème; elle a le geste élégant, mais le ton confidentiel, sans doute un truc pour attirer l’attention de son auditoire, obligé ainsi de tendre l’oreille pour suivre son cheminement. Elle accompagne son discours d’un rapide schéma au tableau qu’elle semble subitement contempler, la mine satisfaite puis interrogative, comme si ce dessin lui inspirait une réflexion inattendue, qu’elle s’empresse de répercuter d’un air tracassé. Un long silence s’installe, le temps à ses professeurs-élèves (ou le contraire) d’assimiler la question. Puis, subitement, elle s’enflamme, saute sur l’estrade (je crois, je ne sais plus s’il y en avait encore), en tout cas elle s’agite et parle haut, son débit s’accélère le temps d’arriver à une nouvelle interrogation qu’elle répète en détachant bien les mots. C’est le nœud du problème, nous sommes au cœur de l’intrigue. Elle se tait, le corps immobile légèrement penché en avant, la craie tenue ostensiblement entre deux doigts, comme une invitation. Seuls ses yeux noirs bougent encore, nous interpellant chacun. Elle a le regard inquisiteur du directeur de conscience devinant que son protégé cherche un faux-fuyant à la question existentielle qu’il vient de lui poser. Elle est en train de culpabiliser tous ceux qui ont perdu le fil de sa démonstration. Tous ses gestes sont calculés, répétés: elle a dû se regarder dans une glace, on dirait un acteur de théâtre chevronné qui tient son public en hal
eine, juste avant de prononcer la phrase que le critique littéraire de service mettra comme titre de son compte-rendue. On est surtout attiré par sa gestuelle. Je voudrais bien épater la galerie en fournissant la réponse attendue, mais j’ai perdu le fil. J'en suis resté à l'admiration de l'évolution son jeu de scène inattendu (j'allais dire de son jeu de jambes; mais ce n'est pas boxeur. Quoique... ) Puis, prenant un peu de recul, je me demande si l’un de mes collègues, découvrant ce personnage improbable, ne va pas s’esclaffer vaincu par une attaque insidieuse de fou rire. Heureusement, Jean-Marc Charette (photo ci-contre), le seul à avoir saisi l’astuce (comme dirait Pia) du problème posé, donne la bonne réponse au soulagement général. Nous sommes sauvés, le supplice mental vient de prendre fin et Mariza de conclure dans la foulée, rayonnante, avant de saluer à sa façon (raide comme un torero) le public intérieurement enthousiaste. Bravo pour le show! On aurait dû l’ovationner. Quelle bonne femme! Ça nous change de la taciturne Bauwens.
Après avoir relu le paragraphe précédent, je suis convaincu que la mémoire enjolive la réalité, ou du moins la transforme! Ou invite au lyrisme dans des cas exceptionnels.
Si les façons de Mariza sont surprenantes, voire déroutantes, ses idées mathématiques ne le sont pas moins. Elle sort décidément des sentiers battus. Finalement, son exhibition mise à part, ses suggestions nous laissent sceptiques. Son enthousiasme sur commande n’a pas fait l'unanimité. On apprécie l’interprétation, mais on goûte très peu le contenu. Personne n’est vraiment convaincu. Plus prosaïquement, la seule question que l’on se pose, c’est de savoir si c’est elle qui va continuer à nous coacher ou si la blonde Maggy prendra bientôt le relais. On n’est sûr de rien: Verviers est si loin de la capitale... En fait, Mariza va se faire débarquer en douce. On ne la verra plus à Verviers. L'art des jésuites!
8. Maggy l’unique
Après une bonne année d’hésitations, Mme Schneider se décide enfin à nous chaperonner, seule. Exit Mariza, voici Maggy ! Elle est toujours professeur à
l’Université de Namur et à Saint-Michel, donc autant de travail, mais elle a peut-être trouvé une immigrée sans papier ou une Marocaine désœuvrée pour s’occuper de son ménage à Overijse, commune riche, y compris en problèmes linguistiques récurrents !
Dès sa première intervention, on sent qu’elle a mûri la question, elle va se donner les moyens d’agir. Elle décide de faire l’état des lieux, mathématiquement s’entend. Pour y arriver, elle a besoin d’une nouvelle structure qu’elle crée ainsi: chaque école est invitée à déléguer son coordinateur de maths (ou un prof faisant fonction); celui-ci bénéficiera d’un détachement de 2 ou 3 heures de son horaire (en principe) pour lui permettre de participer aux réunions bimensuelles qui se dérouleront le jeudi après-midi à Namur, de 14h à 17h. Ses souhaits sont des ordres. On va donc former autour d’elle un groupe de 8 profs représentatif de l’espace mathématique de la Province méridionale belge. Cela donnera le Cojerem dont j'ai déjà parlé (voir SOUVENIRS 30).
En fait d'inspection, Maggy ne croit pas beaucoup aux visites en classe.Elle ne les fait que contrainte et forcée par les directeurs. Elle voit plutôt son rôle comme une animatrice de rencontres avec les professeurs, une facilitatrice de collaborations entre enseignants, une personne chargée de susciter la réflexion mathématique et d'orienter le travail. Maggy sera aussi obligée de réagir aux innovations pédagogiques (genre compétences) qui traversent toutes les disciplines. Là, disons-le, elle montrera son intelligence pratique, refusant de se laisser coincer par ces réformes mal ficelées. Je dois dire que c'est une responsable très accessible, qui donne volontiers la parole aux profs, et qui réagit sans dogmatisme, avec beaucoup de diplomatie et de réalisme. En outre, elle a horreur d'utiliser des arguments d'autorité.
Pour terminer, voici une anecdote concernant la dernière visite à Verviers de notre conseillère pédagogique (expression destinée à remplacer le terme trop sévère d’inspectrice). La dernière pour moi, en 2004 je crois. Il faut savoir que Maggy avait fait une chute de cheval aux conséquences assez dramatiques : elle dut passer sur le billard et subir des soins prolongés pour un coup de sabot en pleine figure. Elle était pratiquement remise de ses émotions lors de ladite visite, qui regroupait au Collège les profs de maths des deux instituts verviétois de la Compagnie. Struc était là, je pouvais donc préparer mon coup avec un complice dans la salle. J’avais décidé d’amuser la galerie en avertissant discrètement mes collègues: j’interviendrai souvent, avais-je prévenu, en glissant dans chacune de mes phrases un mot qui rappelerait ce sport équestre de sinistre mémoire pour Maggy. J’ai donc interrogé celle-ci sur l’attelage que les jésuites nous proposaient enfin pour conduire la dernière réforme en cours ; je parlai des élèves désarçonnés par la méthode jetée cavalièrement à nos poulains mal entraînés. Je réussis, si mes souvenirs sont bons, à placer les chevaux de trait, les gros sabots, la bombe, le harnais, le pas, le trot, le galop et les œillères. Les fous rires difficilement réprimés n’eurent pas l’air d’éveiller la méfiance de notre conseillère, bien trop occupée par son discours mathématique. Elle devait à tout prix tenir de près les rênes de ce carrosse brinquebalant de professeurs de maths de tous poils et de tous niveaux. Elle reçut donc mes coups d’éperons sans dévier de sa trajectoire et sans vider les étriers, cette fois-ci…
Merci, Maggy, pour ce bon moment, et les autres.
Depuis quelques années, Maggy est devenue professeur à l'Ulg, avec la même fonction et le même traitement qu'aux Facultés de Namur, mais avec des prestations deux fois plus légères. Qui aurait raté cette occasion à sa place? Surtout qu'elle trouve là-bas une liberté totale et pas de sectarisme genre ULB par exemple. Elle a donc quitté définitivement les jèzes qu'elle ne regrette pas vraiment: ils auraient montré à son égard un esprit mesquin qui cadre mal avec leur prétendu détachement légendaire. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir toujours d'excellents rapports avec une grosse partie du milieu enseignant catholique (si je peux oser cette expression).
Pour nous, ex-membres du COJEREM défunt, ce qu'elle fait aujourd'hui de mieux, c'est de nous réunir une fois par an pour deviser joyeusement devant une table accueillante. Pourvu que ça dure!