publication cercle Emile Coue
SOUVENIRS
de mon passage au
Collège (1952-2005)
1. Motivation
Voilà des années que je me dis épisodiquement que je devrais écrire mes souvenirs concernant le Collège. Mais chaque fois que j’y pense un peu sérieusement, je trouve l’entreprise à la fois prétentieuse, fastidieuse et finalement inutile. Hier, Jean Arnould a dit qu’il faudrait qu’on écrive l’histoire du Collège des 40 dernières années, en me regardant droit dans les yeux avec une insistance qui ressemblait fort à un défi. C’est le déclic que j’attendais sans doute inconsciemment.
Aujourd’hui, je sais que je peux entreprendre cette rédaction sans prétention: ce ne sera jamais qu’une vision très partiale et toute personnelle d’événements qui me sont plus ou moins bien restés en mémoire. Evidemment, je ne vais pas tenter de faire œuvre d’historien.
Fastidieuse, elle le sera sans doute, mais comme je n’ai pas d’obligation de résultat, je peux écrire à mon rythme et m’arrêter quand je veux.
Inutile, certainement pas pour moi puisque ce travail va m’occuper dans deux domaines que j’aime: le Collège et l’écriture. Inutile pour d’éventuels lecteurs? Probablement. Mais comme je dispose d’un blog qui est lu par quelques personnes (dont 16 sont abonnées), en faisant paraître ces lignes par ce canal, peut-être susciterai-je un certain intérêt chez mes lecteurs. Surtout un intérêt pour le Collège (avec une majuscule!).
En fait, ce qui me paraît le plus difficile, c’est de dire ce que je pense vraiment de certains acteurs de cette histoire, sans langue de bois, mais sans risquer de leur faire du tort; ce sera d’autant plus difficile que j’ai toujours eu une tendance très marquée pour l'ironie. J’ai beaucoup de mal à me retenir, à me censurer. J’ai déjà envie d’arrêter à la pensée que je vais devoir «jésuiter» si je ne mets pas de clé d'accès à mon blog. Il risque donc d'être lu par des gens qui ne me connaissent pas et donc qui ignorent mon sens de l'humour. Pour montrer ma bonne volonté (je ne suis pas méchant dans le fond de l'âme), je m'engage à rectifier ce qui serait erroné ou considéré comme malveillant.
Allons-y!
2. Présentation
Je dois quand même un peu me présenter pour qu’on comprenne mieux mon point de vue sur le Collège. Je suis né dans une famille andrimontoise et catholique, juste en face d’une chapelle (Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus, rue Maurice Duesberg, 113 à Ottomont, quartier de l'ancienne commune d'Andrimont) – voir les photos de la chapelle, de face et de profil, ci-dessous – qui a fait office d’église paroissiale jusqu'en 1964, au moins.

Maman est tombée veuve en 1950 alors que j’avais presque 6 ans. Je n’ai qu’une sœur, de 9 ans mon aînée, et nous vivions dans une petite boulangerie-épicerie de quartier. 
Je n’ai pas eu conscience de souffrir du décès de mon père: ma mère et ma sœur (je dois leur rendre cette justice) ont bien compensé. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être pauvre – je crois d’ailleurs que nous ne l’avons jamais été –, même si j’étais bien conscient qu’il fallait énormément travailler pour s'en sortir.
Il m’est apparu très tôt que tous les espoirs de ma petite famille reposaient sur mes frêles épaules: je devais devenir un intellectuel alors que ma mère et ma sœur n’avaient pas été à l’école au-delà de 14 ans. Mon père, issu de Welkenraedt, était tourneur, avant de devenir boulanger chez son beau-père durant la guerre pour éviter le travail obligatoire en Allemagne. Il était allé à l’école technique Don Bosco de Verviers jusqu’à 16 ans. Maman m’a, très jeune, persuadé que je ne devais pas me destiner à un métier manuel, surtout pas boulanger, bien que, comme toute la famille, je participais comme je pouvais à la vie de cette petite entreprise familiale devenue indépendante après la guerre.
Je rechignais souvent quand je suis devenu adolescent: j’aurais tant voulu être débarrassé des contraintes du commerce pour "être libre" comme mes copains du quartier. Maman a eu du mal à s'en sortir seule une fois ma sœur mariée – ce qu’elle fit en 1956 à 20 ans à peine. Mais je savais que c’était mon devoir de donner un coup de main. Et qu’on n’y coupe pas!
3. Quelques réminiscences du contexte politique (1952)
Nous sommes en septembre 1952. C'est toujours l'atmosphère de l'après-guerre, mais je ne suis pas capable de m'en apercevoir: j'ai 8 ans! Nous n'avons évidemment pas de télévision - je crois que la RTB n'existait pas encore - et la radio ne marche pas souvent chez moi; en outre je n'ai jamais vu d'hebdomadaire, sauf de temps à autre le très royaliste et très catholique Patriote Illustré.
Evidemment, j'entends parler de tout dans le magasin, même si tout ne m'intéresse pas. Je peux aussi apercevoir en passant devant certains kiosques à journaux (des aubettes, dit-on d'habitude) comme à la Chic-Chac, à l'arrêt du tram, près de la gare, des couvertures d'hebdomadaires qui traduisent les préoccupations des adultes.
Je me souviens de la révolte des "Mau- Mau" au Kenya. 

[on voit sur la photo ci-dessus le début de la réaction de la Grande-Bretagne. Je pensais que ces gens-là devaient être des sauvages et qu'il fallait que les Blancs leur donnent une bonne correction. Je sais aujourd'hui que la répression britannique a été terrible. Le gouvernement de sa Majesté a reconnu les massacres perpétrés par ses sujets en ... 2013: 60 ans plus tard!]
Pour moi, tous les Noirs (les bons) étaient congolais, Congo belge, bien entendu. Et les Congolais on les aimait bien, un peu comme de grands enfants qu'il fallait prendre par la main. On est loin, très loin de penser que la Belgique donnera l'indépendance à sa colonie 8 ans plus tard.
Les photos ci-jointes (sauf la précédente) proviennent de l'hebdomadaire Europe-Amérique devenu plus tard Europe Magazine; exemplaires trouvés bien plus tard dans une brocante.
J'entendais souvent parler des communistes, race sordide et dangereuse si je comprenais bien, surtout dans l'immense pays 
baptisé U.R.S.S. dirigé par Staline. Evidemment, nous étions tous pour les Américains, qui avaient gagné la guerre (on savait à peine que l'Union Soviétique était aussi dans le camp des vainqueurs), et 
je connaissais même le nom d'Eisenhower sans faire la différence entre le général en chef et le président.
J'étais très étonné et intéressé à la fois quand j'entendais parler de la guerre de Corée: il y avait donc encore la guerre quelque part, moi qui regrettais tant de n'avoir pas vécu ces événements dont les grandes personnes parlaient tant, souvent avec une sorte de dégoût voire d'horreur dans 
la voix d'ailleurs. J'avais été très impressionné d'apprendre que le frère d'un ouvrier boulanger, qui travaillait chez moi, avait été tué en Corée: un Belge qui mourait les armes à la main, ça existait donc encore!
Bien entendu, je connaissais le nom et le visage de notre roi Baudouin, mais je n'avais rien retenu de la Question Royale, encore moins de la Princesse Liliane ou des Cobourg. 
Quant aux prêtres-ouvriers, je me rappelle que ça choquait fort les catholiques du coin... et, du coup, moi aussi!

4. Arrivée au Collège
Je fais mes deux premières primaires à l’école communale Fonds-de-Loup de la place Simon Gathoye à Andrimont, l’école la plus proche de mon domicile. Puis j'arrive au collège jésuite de la rue de Rome au début de la troisième. Maman a programmé mon avenir: j'irai au Collège Saint-François-Xavier, chez les jésuites! Quelle grande école, quelle cour immense, avec des panneaux de basket fixés dans le sol!
Je serai aussi très impressionné par la beauté de cette grande église qui se nomme église du Sacré-Cœur et n’a rien de commun avec notre petite chapelle, en fait une ancienne serre à peine aménagée.
Je fais les déplacements en tram (n°5), dont le terminus se situe à 300 m de chez moi. Je descends rue du Palais, juste au-dessus des escaliers de la rue de Rome. Je prends ce moyen de locomotion fort amusant 4 fois par jour, puisque je rentre dîner à la maison. J’ai rapidement rencontré des voisins (surtout José Troupin, devenu plus tard directeur de la banque Drèze; 5 ans plus âgé que moi) qui faisaient le même trajet.
En fait, le Collège avait les 6 années primaires, nommées préparatoires, en cinq classes: la première et la deuxième ne 
formaient qu’une classe sous l'autorité de M.Bastin, en même temps chef d'école. Nous sommes en septembre 1952 quand je rencontre l’instituteur Charles Creton (photo de 1952: je suis à sa droite, visiblement boudeur; encore puni sans doute),
qui débute cette année-là au Collège. Il va devenir un personnage étonnant dans cette petite école à la grosse réputation. Il y a beaucoup de jésuites, tous en soutane, évidemment, mais aucun n’est titulaire d’une classe de préparatoires. Nous n’avons que des laïcs; on voit juste un jésuite pour le cours de religion. J’ai appris plus tard que le Primaire était géré jusqu’à l’année 1950 par des Frères maristes, qui avaient quitté la rue de Rome pour faire place à des instituteurs diplômés, qui seraient dorénavant payés par l'Etat.
[J'ai eu la confirmation de la présence des Frères par Julien Brisco ce 24 novembre 2014. Julien, camarade de classe primaire de 1952 à 1956, que je n'avais plus rencontré depuis 1956, m'a tout de suite reconnu ! Il était en 1ère primaire au Collège en 1950-51 avec un Frère mariste. L'année suivante, c'était M.Bastin son titulaire.]
A cette époque, les jésuites
ne s'intéressaient pas au Primaire, et encore moins au Maternel.


On partage la cour avec les grands de Latines qui nous impressionnent beaucoup. Voyez ci-joint la liste du personnel enseignant. C'était en fait une petite école primaire de 5 classes et un petit collège de 8 classes secondaires. On en perdra d'ailleurs une 2 ans plus tard (une seule 5e). Voici, de mémoire, les titulaires jésuites des classes allant de la Rhéto à la cinquième en 1954: Bodaux, Fabri, Coméliau, Claude et Nachtergaele. Dans ma mémoire, c'est resté ainsi durant des années.
Ci-dessous la liste officielle du personnel enseignant en 1952-53:


En observant la liste de l'année précédente (ci-dessous), on s'aperçoit que le R.P.Ries (le petit dynamique qui jouait football avec nous, et avec...sa soutane) venait d'arriver, de même que Charles Creton (une terreur en 3ème Préparatoire) et que, curieusement, M. De Donder n'était pas repris cette année-là. Maladie? accident? En outre apparaissait la rubrique Sports dirigée par le père Albert Wankenne, le préfet de discipline. Je suppose qu'il s'agit essentiellement de basket.

En 1953, le père Derouau (né à Verviers, je crois), devient Recteur de la communauté et Directeur de l'école. Le père Albert Wankenne (issu de Verviers aussi, frère de Félix, curé de Lambermont, du jésuite André et encore d'un autre religieux, si pas d'une religieuse) est promu préfet de discipline. Il sera remplacé par le père Nachtergaele (Nach) en 1955. J'ai vu plusieurs fois dans la cour le R.P. Nicolas Ries, un gai rougeaud, professeur de flamand et surtout joueur de football aux récréations (en soutane, bien entendu): une véritable attraction. J'ai aussi aperçu le père Raymaekers (dit le Chinois), professeur de chimie, physique, botanique et géographie. J'ai entendu parler d'un certain Microbus – sans doute M.P. Grosjean, professeur de flamand –, par mes cousins Janssen (Robert et Jean) ainsi que par Robert Beckers (tous trois de Welkendaedt).
Mes lecteurs les plus âgés et anciens du Collège reconnaîtront sans doute le père Jean Bodson (Préfet de discipline de 1948 à 1953; j'ai donc dû le connaître, mais sa tête ne me dit rien) – sympathique distributeur d'admittatur pour les Welkenraedtois prétendument en retard à cause du train (dixit Robert Beckers) –, et le père Willy Warnant, aussi Préfet de discipline, paraît-il.