publication cercle Emile Coue
1985: le père Fraikin s'en va
Je crois que le plus humble des jésuites que j'ai rencontrés rue de Rome est le père Fraikin. Je l'ai découvert en arrivant comme professeur en 1966. Il s'occupait de l'église, en fait il était préfet d'église (j'ignorais l'existence de ce titre) depuis son retour à Verviers en 1965. Comme tel, il était chargé de l'entretien des objets du culte et de l'ordonnance des cérémonies. «Mais sa fonction principale est d'occuper, de longues heures durant, un confessionnal bien achalandé.» Quand je le croise pour la première fois, il a 69 ans. Il faut être observateur pour le remarquer tant il est discret, mais efficace. C'est un vrai modeste. Dix ans plus tard, je lis dans La Toque-Anciens, probablement de la plume du père Bodaux, que «sa simplicité et sa discrétion lui attirent la sympathie et la vénération des fidèles; son aménité et sa serviabilité est très appréciée des membres de la communauté». Nous sommes alors le 10 novembre 1976 et la communauté des pères fête dans l'intimité le jubilé de 60 ans de vie religieuse du père Marcel Fraikin, né à Herve en 1897. Il doit être un peu triste d'avoir perdu la compagnie de deux de ses confrères dont la santé précaire a poussés vers d'autres lieux. Le père Paul Ketels, âgé de 86 ans, qui s'est beaucoup occupé des pauvres, est parti au Centre spirituel de la Pairelle-Wépion. Je me souviens l'avoir souvent vu à l'église, dans l'attitude recueillie du confesseur convaincu de l'importance de sa mission, attendant pieusement le prochain pénitent. Les dernières années, il s'acquittait avec précision de l'humble charge du sonneur rappelant à chacun de ses frères qu'il est temps de prier avant de se diriger vers le réfectoire.
Le frère Gérard Hullebroeck, sacristain pendant près de 40 ans de l'église du Sacré-Coeur, se retire à l'abbaye de Tronchiennes à Gand. Le père Fraikin reprendra les habitudes de sonneur du père Ketels et remplacera dans la plus grande discrétion le frère sacristain.
Les élèves remarquaient à peine ce petit jésuite, toujours en soutane quand tous ses confrères étaient passés au civil. Je me suis aperçu que la soutane allait comme un gant à des religieux de leur âge alors que de vénérables jésuites comme les pères Bodaux et Fafchamps avaient l'air d'acteurs mal déguisés dans leur costume civil.
Je ne sais qui avait surnommé le père Fraikin Popeye, sans doute à cause de ses oreilles décollées, certainement pas pour l'excentricité du personnage.
Le père Georges Meessen (Rh1923), de quelques années son cadet, écrit dans la Toque que Marcel est arrivé au Collège en poésie en 1914. «Soixante ans plus tard, narrant sa vocation à de jeunes confrères, il dira malicieusement: "Oui, les jésuites sont des profiteurs de guerre." Le 5 novembre 1916, il va retrouver près de 70 novices à Alken; il est suivi de près par le frère Hullebroeck qu'il retrouvera bien plus tard à Verviers.» Nous le retrouvons au collège Saint-Michel à Bruxelles où, de 1931 à 1955, il sera professeur de 4e Latine, régentant une classe d'environ 40 élèves. Il a 58 ans quand il arrive à Bujumbura où les Tutsi (qui mesurent souvent près de 2 mètres) voient arriver un petit bout d'homme au visage pâle mesurant exactement 1.67 m! Après 10 ans de prestation au Burundi, il revient en Belgique et finalement à Verviers, où il retrouve son ancien collège. Voici l'avis du
père Meessen sur son «vieux» confrère: «J'aimais le père Marcel pour ses qualités, son rude bon sens qui savait s'accorder à son époque, son humour à froid dont il était le premier à s'étonner, sa serviabilité jamais en défaut. Je l'aimais pour toutes ces choses qui sculptent le visage d'un homme pacifié. Je l'aime encore maintenant pour tout ce qu'il m'a enseigné, pour la route qu'il m'a montrée et l'avancée lente vers Dieu. Le père Fraikin, qui avait hérité de mes élèves à Bruxelles en 1932, me laisse en souvenir sa patience, sa persévérance et son exemple.»