publication cercle Emile Coue
Les professeurs se divisent en deux catégories selon leurs diplômes: les licenciés, diplômés de l’université (4 ans d’études, de mon temps) et les régents ou agrégés de l’enseignement secondaire inférieur, diplômés d’une Ecole Normale Moyenne (2 ans d’études quand j’y étais).
Normalement, les cours du cycle supérieur sont donnés par des licenciés, tandis que les régents restent dans l’inférieur. Ne parlons pas des docteurs – comme Myriam Soret, titulaire d’un doctorat en biologie –, qui sont traités comme les licenciés.
Pour un régent, il peut arriver qu’il donne cours dans le degré supérieur s’il y a pénurie de licenciés dans sa branche; après 5 ans de ce régime, il est nommé au supérieur et a donc les mêmes droits, mais pas le même traitement, qu’un licencié, en particulier son ancienneté le préserve d’une rétrogradation dans l’inférieur. Ont bénéficié de ce système: Raymond Gaillard, André Beaupain, Bernadette Mignot, Georges Kupper et Jean Arnould, par exemple.
Moi, je suis régent en maths-physique-sciences économiques, mais je n’aime que les maths et, heureusement, je suis resté durant toute ma vie de prof (ou presque) dans mon domaine de prédilection.
Il n’empêche que, ayant fait une candidature universitaire, année que j’ai ratée par manque de travail et surtout par une perte incompréhensible de motivation (j'avais bien commencé), j'aurai traîné toute ma vie cet échec comme un boulet, évitant au maximum d’en parler. Au début, je n’étais pas trop préoccupé par ce problème, cherchant essentiellement à trouver un emploi stable. Et comme je me plaisais beaucoup à Saint-François-Xavier, mon ancienne école dotée de nombreux professeurs jésuites fort accueillants et apparemment insensibles au niveau des diplômes de leurs collègues laïcs, assez peu nombreux d’ailleurs (si je me souviens bien, il n’y avait que deux licenciés à temps plein: Florence et Hoffer), ma préférence allait à cet établissement. Et pourtant, j’avais simultanément une partie de mon horaire à Saint-Michel, qui avait le vent en poupe. Et l’école de la rue du Collège était au moins deux fois plus grosse que celle de la
rue de Rome; elle donnait donc en théorie plus de
chances d’un emploi stable à un régent en maths. Mais dans cette grosse boîte, c’était difficile de se sentir reconnu, d’autant plus que mon horaire de surveillance se passait en grosse partie en travaux de secrétariat, loin des élèves et des enseignants.
Après mon service militaire, j’eus l’occasion d’avoir un horaire complet au Collège et je sautai à pieds joints sur l’occasion. Je ne l’ai jamais regretté. Mais, insensiblement avec l’arrivée de nouveaux licenciés en maths (Hoffer était parti): Raymond Mackels (pour un an), René Trokay, Jean-Pierre Gillet (pour un an ou deux; il devint directeur de Don Bosco), Jacques Camps, Eric Dethier, puis mon ancien élève Jean-Luc Goffin, je me sentis un peu dévalorisé dans
ma branche. A priori,
ces gens-là en savaient beaucoup plus que moi en maths puisqu’ils étaient licenciés. Et puis ils donnaient cours à des plus grands, moi, je resterais toujours dans les «petites» classes, comme on disait à l’époque. Oui, je crois qu’à quelques rares moments, je le vivais difficilement. Pourtant, je n’ai jamais fait de fixation contre les licenciés, ni contre l’université. Je savais que mon échec était exclusivement de ma faute: M. Garnir, qui donnait le cours d’analyse
mathématique, était un professeur remarquable, que j’aimais beaucoup pour ses qualités tant pédagogiques que mathématiques. C’était un homme plein d’humour
qui rendait ses cours vraiment agréables. Et lorsqu’il m’interrogea oralement, il fit tout son possible pour m’en sortir, sentant peut-être que j’avais quelques dons, mais comme je n’avais guère étudié la théorie, il ne pouvait faire autrement que de me buser. Je n’espérais d’ailleurs rien d’autre, j’étais déjà décidé à passer au régendat, où je me suis inscrit début juillet: j’étais pressé de terminer mes études. Le temps est une notion relative qui n’a pas la même importance pour un jeune homme, pressé de vivre, que pour un vieillard, pas toujours pressé de mourir! En réfléchissant bien, cet examen d’analyse a été mon seul échec en maths (en géométrie descriptive, je dus m’y reprendre à deux fois, mais j’avais réussi avant la fin de la première session) alors que j’avais passé des dizaines d’examens.
N’empêche, déjà en 1967, je réagis comme quelqu’un qui n’a pas confiance en lui. Le nouveau recteur, le père Misson, qui avait une grande confiance en moi, me propose les cours de maths dans les deux rhétos LG pour remplacer Hoffer, au service militaire pour un an. Cela m’aurait bien arrangé d’avoir ainsi un horaire complet au Collège. Las, j’ai refusé de peur d’avoir un inspecteur qui m’aurait peut-être trouvé insuffisant parce que… régent! Ah, si c’était à refaire!
Loin de moi l’idée d’accuser l’un quelconque de mes collègues licenciés d’avoir abusé de sa supériorité par le diplôme. Au contraire, au Collège, on n’a jamais eu de problèmes à ce sujet. Bienheureux professeurs du Collège!
Pourtant, j’ai le plus souvent évité les sujets qui risquaient de déboucher sur l’obligation de parler de mes diplômes ou de mon cursus scolaire. En revanche, dans le groupe des profs de maths, tout le monde a accepté que ce soit moi le coordinateur, aucun licencié n’y a trouvé à redire.
Avec le temps et surtout quelques événements favorables, ce complexe allait s’atténuer. D’abord lorsque j'ai donné cours pour la première fois dans le cycle supérieur en 1989 et surtout grâce à mon travail au COJEREM. Mais aussi quand je suis devenu titulaire d’une 5e maths fortes en 1999 et que j’avais tout mon horaire dans le supérieur comme un licencié. Oui, mais quand même. Je ne suis jamais arrivé à donner cours en Rhéto, ce que j’aurais sûrement fait si j’avais été licencié… Alors, quand j’ai donné des cours de rattrapage bénévoles au début de ma retraite, je me suis surtout spécialisé dans les cours de Rhéto. Et je me suis même composé un cours de maths de Rhéto, entièrement tapé via l’ordinateur, comme si je devais un jour le donner. Complexe liquidé ou plutôt marotte mathématique? Je dois avouer que j’ai pris beaucoup de plaisir dans ma carrière à lire, à étudier et à chercher en maths. J’ai souvent résolu des problèmes assez ardus pour le plaisir intellectuel
ou esthétique que cela me donnait, pour l’honneur de l’esprit humain, comme disait le mathématicien français Jean Dieudonné (photo ci-contre). Alors, l’université, je l’ai faite sur le tard et sur… le tas!
Il ne faut pas croire que tous les régents sont comme moi. Ni les licenciés, d’ailleurs. Je me rappelle avoir entendu Maggy Schneider, professeur d’université et inspectrice de maths, dire que l’on pouvait avoir autant de plaisir mathématique lors d’un cours de première d'humanités qu’en seconde licence. Et quant à la satisfaction pédagogique, vive la fraîcheur et la spontanéité des enfants de douze ans! Le bonheur est là où on le met…