publication cercle Emile Coue
1. Avant tout
Je commence à donner cours en septembre 66 et je rencontre pour la première fois mon inspecteur jésuite fin août de la même année (voir SOUVENIRS 5 -1), donc avant de voir mes premiers élèves et mes nouveaux collègues ! En fait, je suis engagé par le recteur André Nachtergaele, qui m’informe que l’inspecteur de maths est son frère Jean, jésuite comme lui, qui donne justement un recyclage sur les maths modernes les trois derniers jours du mois d’août. Qu’auriez-vous fait à ma place ? Il me conseille d’accompagner M. Héroufosse ,
prof de maths local. Quand j’ai découvert mon chauffeur, je me suis dit: mais c’est Pia! Je ne le connaissais que par son surnom. Je rappelle la comptine à ce sujet: Qui ch’est cha Pia ? Ah ! Pia, ch’est un homme qu’a la bouche comme cha (…): en disant cela, on faisait une grimace avec la bouche de travers, ce que M. Héroufosse avait un peu, d’où son surnom.
J’ai donc commencé carrière par trois jours de… recyclage. Nach – comme le surnommaient les profs de Saint-Michel à Bruxelles, où il donnait la Spéciale-Math – était un réformiste modéré, il voulait recycler petit à petit ses profs de maths en lançant quelques troupes dans la bataille. Saint-François-Xavier, le collège de son frère, serait l’avant-garde mathématique des jésuites. Namur en faisait peut-être aussi partie, pas sûr.
2. Inspecté par deux frères
Selon toute logique, le directeur d’une école se doit d’aller inspecter ses jeunes profs sur le terrain, surtout ceux qui ne sont pas encore nommés. Ce que fait donc mon Recteur, un mercredi à 11h10. Il est tombé sur une leçon d’arithmétique, Les nombres illimités périodiques, si je me souviens bien. Il m’a fait un rapport assez flatteur dont j’ai retenu une seule considération toute benoîte, comme son auteur : « Le professeur (moi) montre beaucoup de respect à l’égard de ses élèves. » J’ai distillé avec une certaine fierté ce compliment rectoral dans ma petite famille, déjà si fière d’avoir dans ses rangs un professeur des jésuites.
Bien entendu, le Recteur ne se s’est pas mêlé de la partie mathématique de la leçon. Ce domaine est réservé à son frangin. Je revois celui-ci très vite lors d’une leçon de maths traditionnelles (les maths modernes ne commenceront qu’en 1967) en quatrième. Je me crois obligé de lui montrer que je suis dans le coup pour les maths modernes et je fais durant mon cours une brève allusion à cette matière ;
allusion brève mais encore trop longue, car elle montrait que je ne maîtrisais pas suffisamment cette matière ! J’aurais mieux fait de m’abstenir plutôt que de montrer que je confondais deux notions aussi simples que la réflexivité et la symétrie. L’inspecteur ne manqua pas l’occasion de m’épingler dans son rapport écrit, qui était nonobstant très positif. Quelle gaffe ! Je m’en veux encore aujourd’hui. Mais je trouve que Nach avait raison de pointer ainsi mes lacunes, voire mon immodestie. Il faut rabattre le caquet des ces débutants qui croient tout savoir.
L’année suivante, je suis dans le bain de la réforme avec une (excellente) classe de sixième (voir Souvenirs 8). Lors d’un nouveau recyclage donné par notre inspecteur jésuite, nous rencontrons deux collègues de Namur chargés par lui et sous sa direction de mettre au point des notes dactylographiées appelées à devenir un syllabus, voire un manuel à l’intention des collègues de nos collèges. Il faut dire que les ouvrages de référence étaient plus que rares en la matière.
En découvrant les notes de nos deux Namurois (Louviaux et Van Cutsem), je m’aperçois que tout un chapitre est basé sur une erreur assez grossière, déjà contenue dans le titre: le groupe des rotations. J’explique dans les grandes lignes. En math, pour pouvoir parler de groupe des rotations, il faut, mais ce n’est pas suffisant (condition nécessaire non suffisante!), que la combinaison de deux rotations successives soit égale à une seule (autre) rotation.
Pas de panique, un petit dessin vaut mieux qu’un long discours. Je vais donner un contre-exemple
flagrant de cette affirmation. Je pars de la figure noire (le L noir) notée M, père Inspecteur, et je lui fais subir une rotation d’un demi-tour (180°) et de centre O. Le L noir se retrouve alors dans la peau du L rouge (M'). Continuons en faisant subir au rouge une nouvelle rotation d’un demi-tour, mais cette fois de centre P. Le rouge M' se retrouve dans le noir M'' et ces deux L ont des ailes parallèles! La question est maintenant celle-ci: existe-t-il une rotation qui appliquerait directement le L noir, noté M, sur le L noir M''?
Mais où donc serait son centre? Nulle part! Donc parler du groupe des rotations est excessif (je pensais inepte) Révérend Père. Oh! le mal n’est pas bien grave (faux cul, Janssen!), il suffit d’ajouter de même centre derrière le mot rotation, chaque fois qu’il apparaît dans le chapitre, et le tour est joué. Effectivement, il est aisé de prouver que la composition de deux rotations de même centre O, l’une de 90° et l’autre de 45° (dans le même sens), donne une rotation de centre O (toujours) et de
90° + 45° = 135°.
On peut donc parler du groupe des rotations de même centre.
C.Q.F.D.
Pas peu fier, le jeune Janssen!
L’inspecteur Nachtergaele, marri et confus, jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus à faire confiance à ces deux lascars. Ils publieront pourtant des manuels chez De Boeck, maison sérieuse. Et ça leur permettra, m’a-t-on dit, de quitter l’enseignement bien plus tôt qu’ils ne l’avaient envisagé.
3. Becket, mon ami
Nous sommes en janvier 68, c’est ma deuxième année de cours au Collège et à Saint-Michel, où je suis devenu titulaire de la 1re Techniques Commerciales. Ici, pas question de maths modernes, l’inspecteur officiel est contre ! Le directeur Deliège m’a vivement conseillé d’adopter le tout nouveau manuel de math écrit sous la direction explicite – son nom figure en bonne place sur la couverture – de l’inspecteur de math de l’Etat chargé de l’enseignement technique, M. Becket. Il s’agit de l’œuvre d’un fervent adversaire de la rénovation des maths. Donc, dans la même école, selon qu’on est en Modernes ou en Techniques, on a des maths modernes ou traditionnelles.
Un beau jour, débarquent dans ma classe le directeur et notre fameux Becket himself. Je panique un instant en réalisant que la leçon préparée n’est vraiment pas intéressante : des exercices assez répétitifs. Comme je viens de voir un théorème de géométrie en suivant pas à pas les instructions (classiques) du nouveau manuel, je change mes batteries et je reprends cette démonstration après en avoir averti mon auditoire. La classe participe bien et le cours se déroule comme prévu, en terminant par l’utilisation du manuel où figure textuellement la démonstration vue. Vous voyez, mes amis (je n’ai sûrement pas conclu ainsi, car ce n’était pas mon style d’appeler les élèves mes amis), nous parlons comme un livre! Prenez votre journal de classe… et la minute suivante, la sonnette retentit. Du cousu main. A cet instant, l’inspecteur se lève et, parlant haut et clair afin que nul n’en ignore, il s’adresse à moi en disant textuellement : Monsieur, pour un débutant, vous faites merveille!
D’un côté, je suis heureux en voyant la mine anormalement réjouie de mon directeur ; d’un autre côté, je suis un peu vexé: M. Becket me prend toujours pour un débutant alors que je donne cours depuis plus d’un an!
J’apprendrai dans le bureau du directeur que celui-ci était d’autant plus heureux que ça s’était très mal passé juste avant avec un autre collègue dont j’étais évidemment le cadet. Je me demande si ce n’est pas ça qui me faisait le plus plaisir; non, je n’étais pas comme ça, pas déjà.
4. L’exigeant M. Sart
Le lundi 9 novembre 1970, mon journal de classe en fait foi, je sors d’un cours sur le P.G.C.D. en 5e Moderne pour aller prendre ma tasse de café durant la récréation. J’aperçois dans la salle des profs un inquiétant trio: les pères Recteur et Préfet des études (Capelle et de Lannoy) sont en grande discussion avec un troisième homme que j’ai déjà vu quelque part. En effet, il s’agit de l’inspecteur de math de l’Etat, il assistait à nos examens oraux de fin de première année du régendat. J’ai retenu son nom: l’inspecteur Sart. Comme la section Modernes naissante – on en est à la 4e, donc à la troisième année du cycle inférieur – n’est pas encore homologuée, sa visite est capitale pour le Collège. Dès qu’il m’aperçoit, Capelle plonge sur moi et me pousse un peu à l’écart. Il a l’air embarrassé. M’annonçant que l’inspecteur veut absolument me voir donner cours en 5e Moderne, d’où je sors (il aurait pu se lever plus tôt), il me propose la solution suivante : je redonne cours dans cette classe que je viens de quitter, mais à 11h10, le moment où j’ai normalement cours en 5LM. Pour me remplacer dans cette 5LM, le Recteur m’indique que le nécessaire a été fait, le père Ernotte s’occupera des élèves. D’accord, mais moi je ne veux pas donner la suite du cours qui postule que les élèves ont étudié et digéré le cours que je viens de leur donner. Pas de problème, me dit Capelle, Sart vient juste pour juger du niveau du cours! On me présente enfin à l’inspecteur pour lui annoncer qu’effectivement, il pourra me voir à l’œuvre à 11h10; seulement, il voudrait pouvoir examiner l’après-midi des documents genre interros de cette 5e Moderne. Moi (très conciliant et même un peu mielleux) : « Vous voyez, Monsieur l’inspecteur, quand j’ai corrigé les interrogations, je les rends aux élèves, mais ils ne les prennent pas avec eux tous les jours. Dommage que je n’aie pas avec moi les examens tout récents de la Toussaint. Notez que je pourrais aller les chercher sur le temps de midi.
Lui (énervé, même pas reconnaissant): « Oui, mais c’est que je dois aller ailleurs après-midi, je voudrais faire ce travail durant l’heure du dîner. »
Je me dis alors que c’est un véritable stakhanoviste, cet inspecteur! Et pas commode avec ça, ce n’est pas une proposition qu’il me fait, ça ressemble à un ordre.
Je vois alors mon copain Gillot (photo ci-contre), très détendu devant son café.
Je me précipite sur lui après m’être excusé auprès de l’inspecteur. Je tâche de présenter la situation avec un air détaché alors que je suis sur des charbons ardents : « Jean, question de vie ou de mort, mon lieutenant (il est officier de réserve) ! N’aurais-tu pas une heure de libre ce matin? » Il me répond très normalement : « Si, pourquoi? » Je lui explique aussi vite que possible tout en tâchant d’être clair : « Pour aller chez moi chercher les examens corrigés de la Toussaint : c’est pour l’inspecteur, tu comprends, c’est urgent. » Je vois bien qu’il trouve la proposition insolite, il hésite un peu : « Mais, je ne connais pas bien ton appartement, comment vais-je trouver tes interros? »
Je lui donne mes instructions : « Voici mes clés, j’habite au 14, tu vois la rue. Tu ouvres, si le locataire principal – qui est un gendarme – t’intercepte, tu lui dis que tu viens de ma part et que c’est vital…Bref, tu lui expliques la situation. Tu montes au second, tu ouvres la deuxième porte et juste en face, dans la petite armoire, en bas à droite, le paquet est là. Tu ne peux pas te tromper. Grouille! »
Gillot a réussi cette mission périlleuse 5/5: il s’en souvient encore aujourd’hui.
Quant à la leçon devant la classe, renforcée par ce trio de personnalités, pas de problème. En cas de besoin, je faisais appel à Patrick Barvaux (voir sa photo à 13
ans) qui avait réponse à tout. A propos, Patrick est papy depuis peu (nous sommes en 2009), sa fille Catherine
(ci-contre, à 15 ans), aussi mon ancienne élève, venant d’avoir son premier bébé. Eh oui! le temps passe…
Je n’ai jamais reçu de rapport pour cette leçon, ni de commentaire oral, je n’ai jamais revu M. Sart, sans doute trop occupé.
Mais on a eu les subsides. Pas seulement grâce à moi: Luc Peeters avait aussi été inspecté le même jour et puis il n’y a pas que les maths, évidemment.